lundi 20 mai 2013

Bataille du Kosovo 1389




 Histoire de l'Empire ottoman

Par Joseph von Hammer-Purgstall, Louis Dochez

 Bataille du Kosovo 1389 et des trompette, et l'on entendait pousser le cri de guerre: Allah est grand! lorsque Ba- jesid, ne pouvant plus contenir «on ardeur, et n'osant pas néanmoins commencer l'attaque de son propre mouvement, se précipi'a de son cheval, baisa la terre devant «on père, et sol- licila la permission de charger (1); le sultan l'accorda, et aussitôt les épées se plongèrent dans le sang, ïimurtasch fondit sur le prince de Kararaanie, le contraignit à la fuite, et décida la victoire. Eu récompense, il reçut la plus grande part du butin, et le litre de vesir ou pascha à trois queues, qu'il fut le premier à porter parmi les beglerbegs de l'empire ottoman (2); et qui, avant lui, avait été exclusivement réservé au premier dignitaire de l'État: en sorte que celui-ci, pour être distingué des autres vesirs, fut désonnais appelé le grand vesir. A la bataille s-.iccéda immédiatement le siège do Konia; défense rigoureuse fut faite à l'armée de rien pilîer, de rien prendra de force aux habitants du pays. La peine de mort appliquée a quelques soldats serviens qui osèrent enfreindre cet ordre détourna ces auxiliaires des Ottomans, mais gagna aux troupes la confiance des populations, et leur assura d'amples approvisionnements. Durant douze jours, Murad resta campé devant Konia sans rien entreprendre. Le prince de Ka- ramanie, pénétré des dangers de sa situation, envoya dans le camp des Ottomans son épouse, la fille de Murad, pour intercéder en sa faveur. A force de prières . elle décida son père à donner la paix à son époux, si celui-ci venait l'implorer en personne, et baiser la main du sultan en signe de soumission et de reconnaissance (3). Alaeddin dot se résigner à cet:e humiliation, rendit hommage à son vainqueur, et resta en possession de Konia et de ses autres domaines. Alors Murad marcha contre la ville de Begschehri, qui avait fait défection, et la réduisit en quelques jours (4). Comme en cette occasion on lui conseillait de réunir en même temps à l'empire les États du prince de Tekke, il rejeta cette proposition en disant : « Le prince de Tekke est un pauvre diable dont la puissance s'étend seu'ement sur les deux villes d'istenos et d'Antalia; il serait honteux de lui faire la guerre : le lion ne chasse pas les mouches. » Le seigneur de Tekke comprit l'avertissement , et livra tous ses châteaux entre les mains de Murad , pour conserver au moins la possession des deux places nommées par le sullan. L'armée ottomane fut congédiée à Ku- tahiie, et Murad rentra triomphant dans Brusa(l).

Lorsque les auxiliaires serviens, de retour dans leur pays, racontèrent le supplice de leurs frères devant Konia, le ressent Iment fut général, et la servie se révolta, comptant sur l'as- istance des Bosniens et même des Bulgares, dont le kral Sisman, quoique beau-père de Murad, s'unit en secret contre lui avec Lazare, kral de Servie (2). Les forces des deux peuples firent subir à vingt mille Turcs, alors occupés à piller la Bosnie, une défaite si complète que cinq mille à peine échappèrent au carnage [1387]. Murad pouvait bien alors disposer des troupes auxiliaires des pànces asiatiques de Tekke, Aidin, Mentesche, Ssaruchàn, et Ka- raman, inclinés devant sa puissance (3); mais, en Kurope, les krals de Bosnie, de Servie et de Bulgarie étaient ligués contre lui ; le prince de la Tatarie-Dobruze s'était laissé entraîner à la défection; il n'y avait que ses vassaux, les princes de Gustendil et de Serradsch qui lui demeurassent fidèles. 11 se prépara donc à une campagne d'Europe; et pour assurer pendant ce temps le repos de l'Asie, il en partagea l'administration dans les cinq sandschaks suivants : le pays de Kermian, qui jusqu'alors avait été gouverné par Bajesid, fut confié au vesir-beglerbeg Timurtasch, attendu que le prince, ainsi que son frère Jakub, suivaient leur père en Europe : un autre Timur- tasch-subaschi ( lieutenant de police ) fut placé à la tète de l'administration de Slwrihiszar et du pays situé sur le Sangarius ; Firus-Beg reçut le sandschak d'Angora ; le subaschi Kods- cha-Beg, celui d'Akschehr, et le subaschi Kut-lu-Beg, celui d'Igirdir, dans le district de Hamid (1), en même temps furent nommés les chefs de l'armée.

Avant d'entrer en campagne, Murad se rendit à Jenitschehr pour y célébrer son mariage et celui de ses deux fils, Bajesid et Jakub, avec trois princesses byzantines, et pour fêter en même temps la circoncision de ses trois petits- fils. Chez les Arabes, Persans et Turcs, ce n'est pas seulement la célébration du mariage des jeunes filles que l'on désigne par le mot noce ; sous ce terme générique on comprend aussi la solennisatkm de la circoncision des garçons, parce que, dans les idées des Orientaux, les fêles de mariages sont données uniquement à la fiancée et non point à l'époux, qui déjà, comme jeune garçon, a reçu dans les fêtes de la circoncision un dédommagement pour la douleur subie dans l'opération, de même que les réjouissances du mariage sont destinées à sécher les larmes de la jeune fille. Au milieu des réjouissances de Jenilschehr, Murad, pour reconnaître les assurances d'amitié du sultan d'Egypte, envoya à son tour ii ce souverain pour ambassadeur Jasidschi - Oghli ( fils de l'écrivain), dont les fils, qui portèrent le même nom que leur père, honorèrent la littérature ottomane sous le règne de Murad II.

A peine les fêtes étaient achevées, Ali-Pas- cha s'avança avec trente mille hommes pour châtier la perfidie de Sisman. La Bulgarie, autrefois la Mysie Inférieure, est un pays fertile, protégé, au nord, par le Danube, qui, dans cette partie de son cours, est large et profond, et, au sud, par la chaîne de l'Hoemus. Du côté de ces montagnes, la Bulgarie, dans toule sa longueur, n'est accessible que par ses défilés, auxquels correspondent sur la ligne parallèle du Danube autant de places plus ou moins fortifiées , en sorte que chaque passage venant de la Rumili est, pour ainsi dire, fermé par une forteresse bulgare. Les deux places les plus extérieures de la frontière septentrionale sont, vers l'ouest, Vidin, et, à l'est, Silistra ( le Bodène et le Dorostolos des Byzantins ) (2). Près de Vidin, se trouve, à l'est, Nicopolis, qui, à une époque postérieure, a usurpé la
gloire d'une ancienne ville de ce nom située plus avant dans le pays (1 ); et près de Silistra, vers l'ouest, on rencontre Rusdschuk, à la place de l'ancienne Securisca ; et entre Nicopolis et Rusdschuk, là où était Saidava, s'élève la ville de Sistov, fameuse dans l'histoire des traités par la dernière paix conclue dans ses murs entre l'Autriche et la Porte. Les défilés de l'Hœmus correspondant à ces points de la frontière septentrionale, dans l'ordre où ils ont été cités, sont : 1° le Ssuluderbend (passage aqueux ) et le Capuludcrbend, qoi servent d'ouverture au défilé le plus occidental; 2° celui d'Isladi, célèbre plus tard par la victoire d'Hunyad, et qui mène à Vidin par Sofia et Nissa; 3° celui de Kasanlik, qui conduit à Nicopolis; 4° Demurkapu (la porte de fer \débouchant vers Sistov; le cinquième et le sixième, percés à côté l'un de l'autre, se réunissent , au versant méridional de l'Hœmus, A Karinabad; mais, du côté du nord de cette montagne, la route de Rusdschuk traverse le cinquième, celle de Silistra le sixième, et le septième, Nadirderbend, mène également vers cette ville. De ces sept défilés, le plus occidental et le plus oriental sont les plus fameux dans l'antiquité : le premier a été décrit avec exactitude par Ammien, et le second, d'une manière plus poétique, par Théophylactus. Nous reviendrons sur le premier quand la marche de l'armée turque nous y conduira ; mais nous rappelons en ce moment les paroles de Théo- phylaclus sur JNadirderbend , parce qu'Ali- Pascha traversa d'abord avec son armée Tscha- likawak , puis se dirigea vers Schumna et Parawadi par Nadirderbend. «Sabuleu-Kanalin (dont on a fait Tschali-Kawak) est dans une situation délicieuse au milieu de la montagne; la plaine qui s'étend à ses pieds est couverte d'un tapis émaillé de fleurs ; de vertes prairies se déploient au loin et reposent agréablement la vue , tandis que les ombres de la forêt couvrent comme une tente le voyageur qui gravit la hauteur. Mais, à l'heure de midi, il est brûlé par la chaleur, lorsque les rayons du soleil pénètrent dans les entrailles de la terre. Le pays abonde en sources dont les eaux ne glacent point celui qui s'y désaltère, et n'exercent aucune action malfaisante sur les membres qui s'y rafraîchissent. Des oiseaux, posés sur de tendres rameaux , réjouissent par leurs chants mélodieux le voyageur fatigué. Le lierre, le myrte et les ifs se marient avec mille autres ! fleurs dans une admirable harmonie ; l'air est chargé de parfums dont les sens sont enivrés, etc »

C'est par ce passage que le grand vesir Ali- Pascha s'avança vers Schumna, après avoir détaché Jaschschi-Beg , fils du beg!erbeg Ti- j murtasch, avec cinq mille hommes, du côté de j Parawadi (1). Cette ville, placée dans la pro- i fondeur de la dernière gorge orientale de [ l'Hœmus, fut emportée par la force; Schumna, si souvent quartier général des armées turques (2) dans les temps les plus récents, se rendit volontairement, à la nouvelle de la chute de Tiraowa (3), l'ancienne forteresse de Sis- man. Ce prince se fortifia à Nicopolis où il fut assiégé par Ali-Pascha. Alors, il implora la paix. Le grand vesir l'emmena au camp de Murad, qui voulut bien traiter avec lui moyennant le payement du tribut échu et la remise de Silistra. Ali-Pascha poussa des partis, sous les ordres de Tughan-Beg, du côté de Kossova (4), à l'angle méridional de la Bosnie, au point de jonction de sa frontière avec celles de l'Albanie, de l'Herzogewine et de la Servie. Ces coureurs revinrent entraînant une foule de captifs. Ali-Pascha exigea pour leur rançon la remise de Tschete ; puis, lorsqu'il fut en possession de la place, il se dispensa de tenir sa parole, attendu que Sisman, au lieu de livrer j Silistra, la fortifiait de plus en plus, ainsi que Nicopolis. Le vesir poursuivit donc la guerre , contre ce prince, prit le château de Drid- j schasa (5) par capitulation, emporta d'assaut celui d'Hirschova (6) sur le Danube, parut avec toutes ses forces devant Nicopolis, et réduisit le kral ;ï se remettre, avec sa capitale et sa famille , à la merci du vainqueur. Le vesir l'envoya avec ses trésors et ses enfanls à Tausli, dans le camp de Murad [1390l, qui lui laissa la vie, mais prit possession de toute la Bulgarie.

Le kral servien Lazare, voyant l'orage prèi à fondre sur ses frontières, se prépara à la ré- sistance : voulant même prévenir l'ennemi, il ordonna à son général Démélriiis d'altaqucr et d'enlever le château de Schehrkoï (1), situé au sommet d'une montagne escarpée sur la frontière de la Bulgarie, maintenant soumise aux Otlomans. A cette nouvelle, Ali-Pascha envoya en toute hâte Jachschi-Beg, le subaschi Aine-Beg et le pascha Sarudsche, avec dix mille hommes, pour reprendre la place. L'entreprise réussit. Le château fut rasé, la garnison emmenée prisonnière ; mais Jachschi-Beg, qui en fit le rapport au sultan et demanda la permission de poursuivre l'ennemi, reçut l'ordre de revenir. Lazare n'épargna aucune peine pour déterminer ses voisins, les souverains d'Albanie et de Bosnie, à une ligue de peuples contre Murad, et, plein de confiance dans leur appui, il osa envoyer une provocation au sultan (2). Celui-ci avait rappelé d'Asie ses fils Bajesid et Jakub, qui gouvernaient alors les sandschaks de Kutahije et de Karasi (3), ei fortifié son ar- méedes troupesauxiliaires deSsaru-Chan, Men- tesche, Aidin et de Haroid (4). Parmi les souverains chrétiens européens, ses vassaux, il pouvait compter sur le prince de Serradsch et sur Constantin, prince de Gustendil (5). Un plus puissant renfort était le nom d'Ewrenos-Beg, le vieux compagnon d'armes d'Urchan, qui venait d'arriver à l'armée, de retour de son pèlerinage à la Mecque. Murad mena toutes ses troupes par le défilé de Succi (Ssuluderbcnd), le plus occidental de l'Huemus, qui, selon le rnpport d'Ammien Marcellin (6), s'élève graduellement du côté du nord ou de l'Illyrie, descend brusquement sur le versant de la Thrace, et ne peut être franchi qu'avec peine à l'aide de sentiers étroits, pratiqués à travers les rochers. Des deux côtés de l'Hœmus , à parlir du point où le Rhodope s'en détache pour s'avancer au sud, s'étendent de vastes pleines ; au nord se déploie la campagne de Jardika ou Sofia, habitée par les Daces au temps d'Ammien Mar- cellin (1); au sud celle de Philippopolis, où demeuraient les Thraces. A son troisième jour de marche, Murad atleigmt Ihliman (2) (l'ancien He'ike). Ici la route se pariage : à droite, un chemin facile et commode conduit à Sofia, Nissa et Schehrkoï (3); par celui de gauche, qu'inlerrompent souvent les eaux manquant d'écoulement, on arrive péniblement aux bains chauds de Gustendil, à l'angle où l'Orbelos se joint au Rhodope. Suivant le conseil de son vassal chrétien, le prince de Serradsch, Murad choisi! ce chemin, appelé Ssuluderbend, comme le plus court et menant le plus vite a l'ennemi. Trois jours après son départ d'Ihtiman, il atteignit la pi inr d'Alaeddin, où il s'arrêta deux jours, et, le lendemain, il était devant Gustendil, où il fut reçu amicalement par le seigneur du pays, son fidèle vassal; là, les guerriers fatigués trouvèrent une nourriture si abondante que, selon l'expression de Neschri (4), on voyait couler des ruisseaux de lait et de miel. La première halte fut dans la grande vallée d'U- lu-Owa (6), d'où Ewrenos fit une reconnaissance avec quarante cavaliers, et ramena quelques prisonniers (6). D'Ulu-Owa la marche se poursuivit vers Karatova (7), où l'on s'arrêla plus long'emps. Un envoyé de Lazare, qui, sous prétexte d'apporter un défi, n'était venu en réalité que pour voir l'état de l'armée, dut rendre grâces à son caractère, s'il ne reçut, pour prix de son insolent message, qu'une réponse dédaigneuse (8). Murad tint un conseil de guerre avec les chefs de son armée, et ton* furent d'avis de s'avancer dans le pays de l'ennemi. Ewrenos-Beg et Jigit-Pascha prirent la conduite de l'avant-garde. L'armée, tirant au nord, traversa les gorges de l'Orbelos, campa à Gunvschhisz;ir (1 ), sur la rive occidentale de la Morava, et passa le fleuve dans la nuit, tambour battant, enseignes déployées, en six divisions. La première était conduite par le grand vesir, la seconde par le prince Bajesid. la troisième par Aine-Beg, la quatrième par le prince .Iakub, la cinquième par Saridsch-Pas- cha, et la sixième par Murad en personne (2). la plaine de Kossova (en hongrois Rigomazeu, en allemand le champ des merles) a cinq mille pas de largeur et vingt mille de longueur; traversée par une petite rivière, elle est enfermée de tous cotés par des montagnes de peu d'élévation, auprès desquelles sont bâtis de jolis villages (3). Là, les troupes de Murad se trouvèrent en face de l'armée , bien supérieure en nombre, des grinces alliés de Servie, de Bosnie, d'Herzogewine et d'Albanie, et le sultan délibéra avec ses généraux pour savoir si l'on attaquerait sans s'arrêter à la supériorité de l'ennemi (4). Plusieurs furent d'avis df réunir les chameaux devant le front de l'armée , afin de jeter le trouble dans les rangs des Européens par l'aspect étrange de ces animaux (6), et de s'en servir en même temps comme d'une sorte de rempart. Le prince Bajesid combattit cette proposition. « Le ciel, disait-il , avait jusqu'alors couvert les armes ottomanes d'une protection si extraordinaire qu'il n'était pas besoin d'une telle ressource ; un stratagème de cette nature portait atteinte à la confiance que l'on mettait en Dieu ; il fallait combattre face à face et à découvert.» Le grand vesir appuya ce sentiment du prince par le résultat de la consultation faite dans la nuit sur les feuillets du Koran, selon la coutume. H était tombé sur ce passage: «0 Prophète, domute les infidèles et les hypocrites  et, en effet, sou vent une faible troupe en abat une plusgrande(l). «Le beglerbeg Timur- lasch repoussa aussi la proposi'ion par des motifs puisés dans l'expérience de la guerre plutôt que dans la religion ; il représenta que les chameaux seraient effrayés par la grosse cavalerie plutôt qu'ils ne jetteraient la terreur dans les troupes opposées, et qu'en reculant, ils rompraient les rangs des Ottomans, au lieu de jeter le désordre dans ceux de l'ennemi (2). Le conseil se sépara à la nuit sans qu'une résolution eût été prise. Murad, découragé de voir que le vent, soufflant du côté de l'ennemi, chassait la poussière au visage des Ottomans, pria toute la nuit pour obtenir l'assistance d'en haut (3) et la faveur de mourir en martyr dans la défense de la vraie foi et de l'islam, qui seul peut donner la félicité. A la naissance du jour, les nuages de poussière tombèrent sous une pluie bienfaisante.

Du côté des alliés, dans le conseil de guerre, la proposition d'attaquer durant la nuit fut rejetée par Georges Castriota, qui prétendit que la nuit favoriserait la fuite de l'ennemi, le déroberait à sa destruction complète. Lorsque le ciel fut éclairci, les deux armées se trouvèrent en présence, prêtes au combat. Celle des infidèles, composée de Serviens, Bulgares, Bosniens, Albanais, Valaques, Polonais et même de Hongrois, d'après le témoignage de l'historien ottoman, était disposée dans cet ordre : Lazare, roi de Servie , commandait le centre, son neveu Wuk - Brankovich l'aile droite, et le roi de Bosnie, Thwarko, l'aile gauche. Les Ottomans étaient ainsi rangés : Murad choisit sa place accoutumée au milieu de l'ordre de bataille, le prince Bajesid prit le commandement de la droite, le prince Jakub la coqduite de la gauche. Au premier lurent adjoints Ewrenos-Beg et Kurd, aga des Asabes; au second, le subaschi Aine-Beg et le chef des pionniers Saridsche-Pascha. Haider, maître de l'artillerie, se tint au front avec ses pifces distribuées entre les janitschares ; sur les derniers  troupes.

I.a bataille s'engagea, et déjà l'aile gauche des Oltomans commençait à plier, lorsque Bajesid accourut à son secours, brisant devant lui les tètes des ennemis avec une massue de fer. l.esang coulait à grands flots. Tout à coup, au milieu des morts el des mourants, s'avance un noble servien, Milosch Kobilovitsch, qui, s'ouvrant violemment un passage à travers les rangs des tschauschs et des gardes du corps, s'écrie qu'il veut confier un secret à Murad. Sur un signe du sultan, on le laisse approcher; le Servien s'élance, et, au moment où il se courbait comme pour baiser les pieds de Murad, il lui plonge son poignard dans le ventre. Les gardes du corps se précipitent sur l'assassin ; mais Milosch, plein de vigueur et d'agilité, en abat plusieurs; trois fois, par d'incroyables efforts, il échappe i la foule des assaillants, et cherche à gagner le bord du fleuve où il avait laissé son cheval, mais enfin, accablé par le nombre, il est renversé et mis en pièces (2). Cependant, malgré sa blessure mortelle, Murad eut encore assez de force d'Ame pour donner les ordres qui devaient achever la victoire. Lazare fut pris et amené dans la tente de Murad , qui se trouva en état de prononcer sa condamnation, et qui, avant d'expirer, vengea d'avance sa propre mort si prochaine par celle de son ennemi 1389.

                  Action de Millosh Kobillovic

Tel est le récit présenté par les historiens ottomans sur l'action de Milosch-Kobilovitsch ; les Grecs et les Serviens ne rapportent pas de même le meurtre du sultan. Si les Turcs ont l'habitude de rabaisser les actions glorieuses des chrétiens, ceux-ci sont trop disposés à grandir leurs héros, à les revêtir des plus brillantes couleurs. Il faut donc opposer les uns aux autres les témoignages contradictoires, et, dans le doute, s'abstenir de prononcer. Voici comme l'action de Kobilovitsch est racontée, non-seulement par les traditions serviennes, mais encore par l'un des Byzantins les plus dignes de foi, Jean Ducas, petit-fils de l'empereur de ce nom : « La veille de la bataille, le roi Lazare était et des trompette», et l'on entendait pousser le cri de guerre: Allah est grand! lorsque Ba- jesid, ne pouvant plus contenir «on ardeur, et n'osant pas néanmoins commencer l'attaque de son propre mouvement, se précipi'a de son cheval, baisa la terre devant «on père, et sol- licila la permission de charger (1); le sultan l'accorda, et aussitôt les épées se plongèrent dans le sang, ïimurtasch fondit sur le prince de Kararaanie, le contraignit à la fuite, et décida la victoire. Eu récompense, il reçut la plus grande part du butin, et le litre de vesir ou pascha à trois queues, qu'il fut le premier à porter parmi les beglerbegs de l'empire ottoman (2); et qui, avant lui, avait été exclusivement réservé au premier dignitaire de l'État: en sorte que celui-ci, pour être distingué des autres vesirs, fut désonnais appelé le grand vesir. A la bataille s-.iccéda immédiatement le siège do Konia; défense rigoureuse fut faite à l'armée de rien pilîer, de rien prendra de force aux habitants du pays. La peine de mort appliquée a quelques soldats serviens qui osèrent enfreindre cet ordre détourna ces auxiliaires des Ottomans, mais gagna aux troupes la confiance des populations, et leur assura d'amples approvisionnements. Durant douze jours, Murad resta campé devant Konia sans rien entreprendre. Le prince de Ka- ramanie, pénétré des dangers de sa situation, envoya dans le camp des Ottomans son épouse, la fille de Murad, pour intercéder en sa faveur. A force de prières . elle décida son père à donner la paix à son époux, si celui-ci venait l'implorer en personne, et baiser la main du sultan en signe de soumission et de reconnaissance (3). Alaeddin dot se résigner à cet:e humiliation, rendit hommage à son vainqueur, et resta en possession de Konia et de ses autres domaines. Alors Murad marcha contre la ville de Begschehri, qui avait fait défection, et la réduisit en quelques jours (4). Comme en cette occasion on lui conseillait de réunir en même temps à l'empire les États du prince de Tekke, il rejeta cette proposition en disant : « Le prince de Tekke est un pauvre diable dont la puissance s'étend seu'ement sur les deux villes d'istenos et d'Antalia; il serait honteux de lui faire la guerre : le lion ne chasse pas les mouches. » Le seigneur de Tekke comprit l'avertissement , et livra tous ses châteaux entre les mains de Murad , pour conserver au moins la possession des deux places nommées par le sullan. L'armée ottomane fut congédiée à Kutahiie, et Murad rentra triomphant dans Brusa(l).

Lorsque les auxiliaires serviens, de retour dans leur pays, racontèrent le supplice de leurs frères devant Konia, le ressent Iment fut général, et la servie se révolta, comptant sur l'as- istance des Bosniens et même des Bulgares, dont le kral Sisman, quoique beau-père de Murad, s'unit en secret contre lui avec Lazare, kral de Servie (2). Les forces des deux peuples firent subir à vingt mille Turcs, alors occupés à piller la Bosnie, une défaite si complète que cinq mille à peine échappèrent au carnage [1387]. Murad pouvait bien alors disposer des troupes auxiliaires des pànces asiatiques de Tekke, Aidin, Mentesche, Ssaruchàn, et Ka- raman, inclinés devant sa puissance (3); mais, en Kurope, les krals de Bosnie, de Servie et de Bulgarie étaient ligués contre lui ; le prince de la Tatarie-Dobruze s'était laissé entraîner à la défection; il n'y avait que ses vassaux, les princes de Gustendil et de Ser- radsch qui lui demeurassent fidèles. 11 se prépara donc à une campagne d'Europe; et pour assurer pendant ce temps le repos de l'Asie, il en partagea l'administration dans les cinq sandschaks suivants : le pays de Kermian, qui jusqu'alors avait été gouverné par Bajesid, fut confié au vesir-beglerbeg Timurtasch, attendu que le prince, ainsi que son frère Jakub, suivaient leur père en Europe : un autre Timur- tasch-subaschi ( lieutenant de police ) fut placé à la tète de l'administration de Slwrihiszar et du pays situé sur le Sangarius ; Firus-Beg reçut le sandschak d'Angora ; le subaschi Kods- cha-Beg, celui d'Akschehr, et le subaschi Kut-lu-Beg, celui d'Igirdir, dans le district de Hamid (1), en même temps furent nommés les chefs de l'armée.

Avant d'entrer en campagne, Murad se rendit à Jenitschehr pour y célébrer son mariage et celui de ses deux fils, Bajesid et Jakub, avec trois princesses byzantines, et pour fêter en même temps la circoncision de ses trois petits- fils. Chez les Arabes, Persans et Turcs, ce n'est pas seulement la célébration du mariage des jeunes filles que l'on désigne par le mot noce ; sous ce terme générique on comprend aussi la solennisatkm de la circoncision des garçons, parce que, dans les idées des Orientaux, les fêles de mariages sont données uniquement à la fiancée et non point à l'époux, qui déjà, comme jeune garçon, a reçu dans les fêtes de la circoncision un dédommagement pour la douleur subie dans l'opération, de même que les réjouissances du mariage sont destinées à sécher les larmes de la jeune fille. Au milieu des réjouissances de Jenilschehr, Murad, pour reconnaître les assurances d'amitié du sultan d'Egypte, envoya à son tour ii ce souverain pour ambassadeur Jasidschi - Oghli ( fils de l'écrivain), dont les fils, qui portèrent le même nom que leur père, honorèrent la littérature ottomane sous le règne de Murad II.

A peine les fêtes étaient achevées, Ali-Pas- cha s'avança avec trente mille hommes pour châtier la perfidie de Sisman. La Bulgarie, autrefois la Mysie Inférieure, est un pays fertile, protégé, au nord, par le Danube, qui, dans cette partie de son cours, est large et profond, et, au sud, par la chaîne de l'Hoemus. Du côté de ces montagnes, la Bulgarie, dans toule sa longueur, n'est accessible que par ses défilés, auxquels correspondent sur la ligne parallèle du Danube autant de places plus ou moins fortifiées , en sorte que chaque passage venant de la Rumili est, pour ainsi dire, fermé par une forteresse bulgare. Les deux places les plus extérieures de la frontière septentrionale sont, vers l'ouest, Vidin, et, à l'est, Silistra ( le Bodène et le Dorostolos des Byzantins ) (2). Près de Vidin, se trouve, à l'est, Nicopolis, qui, à une époque postérieure, a usurpé la
gloire d'une ancienne ville de ce nom située plus avant dans le pays (1 ); et près de Silistra, vers l'ouest, on rencontre Rusdschuk, à la place de l'ancienne Securisca ; et entre Nicopolis et Rusdschuk, là où était Saidava, s'élève la ville de Sistov, fameuse dans l'histoire des traités par la dernière paix conclue dans ses murs entre l'Autriche et la Porte. Les défilés de l'Hœmus correspondant à ces points de la frontière septentrionale, dans l'ordre où ils ont été cités, sont : 1° le Ssuluderbend (passage aqueux ) et le Capuludcrbend, qoi servent d'ouverture au défilé le plus occidental; 2° celui d'Isladi, célèbre plus tard par la victoire d'Hunyad, et qui mène à Vidin par Sofia et Nissa; 3° celui de Kasanlik, qui conduit à Nicopolis; 4° Demurkapu (la porte de fer  débouchant vers Sistov; le cinquième et le sixième, percés à côté l'un de l'autre, se réunissent , au versant méridional de l'Hœmus, A Karinabad; mais, du côté du nord de cette montagne, la route de Rusdschuk traverse le cinquième, celle de Silistra le sixième, et le septième, Nadirderbend, mène également vers cette ville. De ces sept défilés, le plus occidental et le plus oriental sont les plus fameux dans l'antiquité : le premier a été décrit avec exactitude par Ammien, et le second, d'une manière plus poétique, par Théophylactus. Nous reviendrons sur le premier quand la marche de l'armée turque nous y conduira ; mais nous rappelons en ce moment les paroles de Théo- phylaclus sur JNadirderbend , parce qu'Ali- Pascha traversa d'abord avec son armée Tscha- likawak , puis se dirigea vers Schumna et Parawadi par Nadirderbend. «Sabuleu-Kanalin (dont on a fait Tschali-Kawak) est dans une situation délicieuse au milieu de la montagne; la plaine qui s'étend à ses pieds est couverte d'un tapis émaillé de fleurs ; de vertes prairies se déploient au loin et reposent agréablement la vue , tandis que les ombres de la forêt couvrent comme une tente le voyageur qui gravit la hauteur. Mais, à l'heure de midi, il est brûlé par la chaleur, lorsque les rayons du soleil pénètrent dans les entrailles de la terre. Le pays abonde en sources dont les eaux ne glacent point celui qui s'y désaltère, et n'exercent aucue action malfaisante sur les membres qui s'y rafraîchissent. Des oiseaux, posés sur de tendres rameaux , réjouissent par leurs chants mélodieux le voyageur fatigué. Le lierre, le myrte et les ifs se marient avec mille autres ! fleurs dans une admirable harmonie ; l'air est chargé de parfums dont les sens sont enivrés, etc »

C'est par ce passage que le grand vesir Ali- Pascha s'avança vers Schumna, après avoir détaché Jaschschi-Beg , fils du beg!erbeg Ti- j murtasch, avec cinq mille hommes, du côté de j Parawadi (1). Cette ville, placée dans la pro- i fondeur de la dernière gorge orientale de [ l'Hœmus, fut emportée par la force; Schumna, si souvent quartier général des armées turques (2) dans les temps les plus récents, se rendit volontairement, à la nouvelle de la chute de Tiraowa (3), l'ancienne forteresse de Sis- man. Ce prince se fortifia à Nicopolis où il fut assiégé par Ali-Pascha. Alors, il implora la paix. Le grand vesir l'emmena au camp de Murad, qui voulut bien traiter avec lui moyennant le payement du tribut échu et la remise de Silistra. Ali-Pascha poussa des partis, sous les ordres de Tughan-Beg, du côté de Kos- sova (4), à l'angle méridional de la Bosnie, au point de jonction de sa frontière avec celles de l'Albanie, de l'Herzogewine et de la Servie. Ces coureurs revinrent entraînant une foule de captifs. Ali-Pascha exigea pour leur rançon la remise de Tschete ; puis, lorsqu'il fut en possession de la place, il se dispensa de tenir sa parole, attendu que Sisman, au lieu de livrer j Silistra, la fortifiait de plus en plus, ainsi que Nicopolis. Le vesir poursuivit donc la guerre , contre ce prince, prit le château de Drid- j schasa (5) par capitulation, emporta d'assaut celui d'Hirschova (6) sur le Danube, parut avec toutes ses forces devant Nicopolis, et réduisit le kral ;ï se remettre, avec sa capitale et sa famille , à la merci du vainqueur. Le vesir l'envoya avec ses trésors et ses enfanls à Tausli, dans le camp de Murad [1390l, qui lui laissa la vie, mais prit possession de toute la Bulgarie.

Le kral servien Lazare, voyant l'orage prèi à fondre sur ses frontières, se prépara à la ré- sistance : voulant même prévenir l'ennemi, il ordonna à son général Démélriiis d'altaqucr et d'enlever le château de Schehrkoï (1), situé au sommet d'une montagne escarpée sur la frontière de la Bulgarie, maintenant soumise aux Otlomans. A cette nouvelle, Ali-Pascha envoya en toute hâte Jachschi-Beg, le subaschi Aine-Beg et le pascha Sarudsche, avec dix mille hommes, pour reprendre la place. L'entreprise réussit. Le château fut rasé, la garnison emmenée prisonnière ; mais Jachschi-Beg, qui en fit le rapport au sultan et demanda la permission de poursuivre l'ennemi, reçut l'ordre de revenir. Lazare n'épargna aucune peine pour déterminer ses voisins, les souverains d'Albanie et de Bosnie, à une ligue de peuples contre Murad, et, plein de confiance dans leur appui, il osa envoyer une provocation au sultan (2). Celui-ci avait rappelé d'Asie ses fils Bajesid et Jakub, qui gouvernaient alors les sandschaks de Kutahije et de Karasi (3), ei fortifié son ar- méedes troupesauxiliaires deSsaru-Chan, Men- tesche, Aidin et de Haroid (4). Parmi les souverains chrétiens européens, ses vassaux, il pouvait compter sur le prince de Serradsch et sur Constantin, prince de Gustendil (5). Un plus puissant renfort était le nom d'Ewrenos-Beg, le vieux compagnon d'armes d'Urchan, qui venait d'arriver à l'armée, de retour de son pèlerinage à la Mecque. Murad mena toutes ses troupes par le défilé de Succi (Ssuluderbcnd), le plus occidental de l'Huemus, qui, selon le rnpport d'Ammien Marcellin (6), s'élève graduellement du côté du nord ou de l'Illyrie, descend brusquement sur le versant de la Thrace, et ne peut être franchi qu'avec peine à l'aide de sentiers étroits, pratiqués à travers les rochers. Des deux côtés de l'Hœmus , à parlir du point où le Rhodope s'en détache pour s'avancer au sud, s'étendent de vastes pleines ; au nord se déploie la campagne de Jardika ou Sofia, habitée par les Daces au temps d'Ammien Mar- cellin (1); au sud celle de Philippopolis, où demeuraient les Thraces. A son troisième jour de marche, Murad atleigmt Ihliman (2) (l'ancien He'ike). Ici la route se pariage : à droite, un chemin facile et commode conduit à Sofia, Nissa et Schehrkoï (3); par celui de gauche, qu'inlerrompent souvent les eaux manquant d'écoulement, on arrive péniblement aux bains chauds de Gustendil, à l'angle où l'Orbelos se joint au Rhodope. Suivant le conseil de son vassal chrétien, le prince de Serradsch, Murad choisi! ce chemin, appelé Ssuluderbend, comme le plus court et menant le plus vite a l'ennemi. Trois jours après son départ d'Ihtiman, il atteignit la pi inr d'Alaeddin, où il s'arrêta deux jours, et, le lendemain, il était devant Gustendil, où il fut reçu amicalement par le seigneur du pays, son fidèle vassal; là, les guerriers fatigués trouvèrent une nourriture si abondante que, selon l'expression de Neschri (4), on voyait couler des ruisseaux de lait et de miel. La première halte fut dans la grande vallée d'U- lu-Owa (6), d'où Ewrenos fit une reconnaissance avec quarante cavaliers, et ramena quelques prisonniers (6). D'Ulu-Owa la marche se poursuivit vers Karatova (7), où l'on s'arrêla plus long'emps. Un envoyé de Lazare, qui, sous prétexte d'apporter un défi, n'était venu en réalité que pour voir l'état de l'armée, dut rendre grâces à son caractère, s'il ne reçut, pour prix de son insolent message, qu'une réponse dédaigneuse (8). Murad tint un conseil de guerre avec les chefs de son armée, et ton* furent d'avis de s'avancer dans le pays de l'ennemi. Ewrenos-Beg et Jigit-Pascha prirent la conduite de l'avant-garde. L'armée, tirant au nord, traversa les gorges de l'Orbelos, campa à Gunvschhisz;ir (1 ), sur la rive occidentale de la Morava, et passa le fleuve dans la nuit, tambour battant, enseignes déployées, en six divisions. La première était conduite par le grand vesir, la seconde par le prince Bajesid. la troisième par Aine-Beg, la quatrième par le prince .Iakub, la cinquième par Saridsch-Pas- cha, et la sixième par Murad en personne (2). la plaine de Kossova (en hongrois Rigomazeu, en allemand le champ des merles) a cinq mille pas de largeur et vingt mille de longueur; traversée par une petite rivière, elle est enfermée de tous cotés par des montagnes de peu d'élévation, auprès desquelles sont bâtis de jolis villages (3). Là, les troupes de Murad se trouvèrent en face de l'armée , bien supérieure en nombre, des grinces alliés de Servie, de Bosnie, d'Herzogewine et d'Albanie, et le sultan délibéra avec ses généraux pour savoir si l'on attaquerait sans s'arrêter à la supériorité de l'ennemi (4). Plusieurs furent d'avis df réunir les chameaux devant le front de l'armée , afin de jeter le trouble dans les rangs des Européens par l'aspect étrange de ces animaux (6), et de s'en servir en même temps comme d'une sorte de rempart. Le prince Bajesid combattit cette proposition. « Le ciel, disait-il , avait jusqu'alors couvert les armes ottomanes d'une protection si extraordinaire qu'il n'était pas besoin d'une telle ressource ; un stratagème de cette nature portait atteinte à la confiance que l'on mettait en Dieu ; il fallait combattre face à face et à découvert.» Le grand vesir appuya ce sentiment du prince par le résultat de la consultation faite dans la nuit sur les feuillets du Koran, selon la coutume. H était tombé sur ce passage: «0 Prophète, domute les infidèles et les hypocrites ! et, en effet, sou vent une faible troupe en abat une plusgrande(l). «Le beglerbeg Timur- lasch repoussa aussi la proposi'ion par des motifs puisés dans l'expérience de la guerre plutôt que dans la religion ; il représenta que les chameaux seraient effrayés par la grosse cavalerie plutôt qu'ils ne jetteraient la terreur dans les troupes opposées, et qu'en reculant, ils rompraient les rangs des Ottomans, au lieu de jeter le désordre dans ceux de l'ennemi (2). Le conseil se sépara à la nuit sans qu'une résolution eût été prise. Murad, découragé de voir que le vent, soufflant du côté de l'ennemi, chassait la poussière au visage des Ottomans, pria toute la nuit pour obtenir l'assistance d'en haut (3) et la faveur de mourir en martyr dans la défense de la vraie foi et de l'islam, qui seul peut donner la félicité. A la naissance du jour, les nuages de poussière tombèrent sous une pluie bienfaisante.

Du côté des alliés, dans le conseil de guerre, la proposition d'attaquer durant la nuit fut rejetée par Georges Castriota, qui prétendit que la nuit favoriserait la fuite de l'ennemi, le déroberait à sa destruction complète. Lorsque le ciel fut éclairci, les deux armées se trouvèrent en présence, prêtes au combat. Celle des infidèles, composée de Serviens, Bulgares, Bosniens, Albanais, Valaques, Polonais et même de Hongrois, d'après le témoignage de l'historien ottoman, était disposée dans cet ordre : Lazare, roi de Servie , commandait le centre, son neveu Wuk - Brankovich l'aile droite, et le roi de Bosnie, Thwarko, l'aile gauche. Les Ottomans étaient ainsi rangés : Murad choisit sa place accoutumée au milieu de l'ordre de bataille, le prince Bajesid prit le commandement de la droite, le prince Jakub la coqduite de la gauche. Au premier lurent adjoints Ewrenos-Beg et Kurd, aga des Asabes; au second, le subaschi Aine-Beg et le chef des pionniers Saridsche-Pascha. Haider, maître de l'artillerie, se tint au front avec ses pifces distribuées entre les janitschares.

I.a bataille s'engagea, et déjà l'aile gauche des Oltomans commençait à plier, lorsque Bajesid accourut à son secours, brisant devant lui les tètes des ennemis avec une massue de fer. l.esang coulait à grands flots. Tout à coup, au milieu des morts el des mourants, s'avance un noble servien, Milosch-Kobilovitsch, qui, s'ouvrant violemment un passage à travers les rangs des tschauschs et des gardes du corps, s'écrie qu'il veut confier un secret à Murad. Sur un signe du sultan, on le laisse approcher; le Servien s'élance, et, au moment où il se courbait comme pour baiser les pieds de Murad, il lui plonge son poignard dans le ventre. Les gardes du corps se précipitent sur l'assassin ; mais Milosch, plein de vigueur et d'agilité, en abat plusieurs; trois fois, par d'incroyables efforts, il échappe i la foule des assaillants, et cherche à gagner le bord du fleuve où il avait laissé son cheval, mais enfin, accablé par le nombre, il est renversé et mis en pièces (2). Cependant, malgré sa blessure mortelle, Murad eut encore assez de force d'Ame pour donner les ordres qui devaient achever la victoire. Lazare fut pris et amené dans la tente de Murad , qui se trouva en état de prononcer sa condamnation, et qui, avant d'expirer, vengea d'avance sa propre mort si prochaine par celle de son ennemi [1389].

Tel est le récit présenté par les historiens ottomans sur l'action de Milosch-Kobilovitsch ; les Grecs et les Serviens ne rapportent pas de même le meurtre du sultan. Si les Turcs ont l'habitude de rabaisser les actions glorieuses des chrétiens, ceux-ci sont trop disposés à grandir leurs héros, à les revêtir des plus brillantes couleurs. Il faut donc opposer les uns aux autres les témoignages contradictoires, et, dans le doute, s'abstenir de prononcer. Voici comme l'action de Kobilovitsch est racontée, non-seulement par les traditions serviennes, mais encore par l'un des Byzantins les plus dignes de foi, Jean Ducas, petit-fils de l'empereur de ce nom : « La veille de la bataille, le roi Lazare était à boire avec ses nobles dans des coupes appelées stravizas : « Vide cette coupe à ma sanlé, dit Lazare à Milosch, quoique tu sois accusé de nous trahir. Merci, sans les stravizas, répondit Milosch, la journée de demain prouvera ma fidélité.» Le lendemain matin, Milosch .«e rendit sur un puissant coursier dans le camp ennemi, et demanda comme transfuge à être admis à baiser les pieds du sultan, ce qui lui fut accordé. Alors, il se baissa, et, saisissant le pied de Murad, il le jeta il bas de son siège, en l'attirant en avant, et lui plongea son poignard dans le cœur. Puis il s'enfuit avec une telle rapidité qu'il parvint à atteindre son cheval; mais, avant qu'il pût s'élancer en selle, il tomba percé de mille coups par les janitschares. Aussitôt, les Turcs engagèrent la bataille en fureur pour venger l'assassinat de leur souverain. Lazare ordonna au chef des Bosniens, Wladko-Bu- kovich, de tenir tête aux Turcs avec vingt mille hommes. La première charge fut repoussée avec succès; mais, au moment où Wladko allait attaquer à son tour, le bruit se répandit dans l'armée que Tragos-Prowisch, général du despote , avait tourné ses armes contre les chrétiens; ce bruit, qui était faux, fut-il un effet du hasard ou bien un artifice des Turcs ? On ne sut; mais, quoi qu'il en soit, Wladko, effrayé, s'enfuit avec les Bosniens, et Lazare, abandonné des siens, tomba, sans résistance, avec ses nobles entre les mains de l'ennemi. Conduit dans la tente du sultan mourant, il apprit alors seulement comment Milosch-Kobilovitsch, au moment décisif, avait prouvé la foi par lui jurée. «-Grand Dieu, s'écria Lazare, en levant les mains vers le ciel, appelle maintenant mon âme à toi, puisque tu m'as accordé la grâce de contempler, avant ma mort, mon ennemi expirant, frappé de la main d'un guerrier fidèle. » A l'instant le souverain de Servie et ses nobles furent exécutés devant le sultan agonisant, qui put encore entrevoir leurs cadavres. Au reste, d'après l'une ou l'autre version, quelle que soit la véritable, Murad ne fut point frappé dans une attaque à découvert, dans un combat d'homme à homme ; le meurtre sur le champ de bataille a quelque chose de moins odieux que le coup porté dans la tente; Milosch, sortant d'un monceau de cadavres, aura bien pu exécuter le projet conçu et médité à l'avance ;

ainsi, la vraisemblance se trouve du côté des hisloriens otlomans. Quoi qu'il en soit, le nom de Milosch-Kobilovitsch est inscrit dans les annales des Ottomans comme celui d'un meurtrier: et il est répété par les Serviens comme celui du vengeur de la liberté de la patrie. Et toutefois, d'après le témoignage irrécusable des écrivains de la Servie, l'action de Kobilovitsch fut déterminée par l'ambition et par le désir de se laver du soupçon de trahison. Voici ce qui donna naissance à ce soupçon : Wukaschava et Mara, les deux filles de Lazare, étaient mariées, la première à Milosch, l'autre au rival de ce seigneur, Wuk-Brankovich. Les deux soeurs disputant un jour sur la valeur de leurs époux, Wukaschava appuya ses raisons par un soufflet. Mara se plaignit, en pleurant, à Brankovich. qui appela son beau-frère en duel. Le combat eut lieu avec la permission du roi. Milosch renversa son adversaire à bas de son cheval, et le vaincu, par un vil ressentiment contre son vainqueur, l'accusa d'intelligence avec les Turcs. On a vu comment, la veille de la bataille, le roi, en présence de tous les grands, présenta la coupe d'argent à Milosch (1), et comment celui-ci accomplit la parole qu'il avait donnée. Ainsi, son action héroïque fut provoquée p;ir une querelle de femmes. Au reste, le nom de Milosch-Kobilovitsch est perpétué chez les Serviens et les Otlomans de plus d'une manière (2). Dans l'arsenal du serai, on conserve son armure et l'équipement de son cheval (3); et l'usage, observé encore aujourd'hui, à l'entrée du serai, pour les audiences du sultan, de faire introduire sans armes le personnage présenté par des chambellans qui lui tiennent les bras, ce cérémonial, plein de mesures préventives, se rapporte au meurtre de Murad (4). Sur le champ de bataille de Kossova, on montre trois grandes pierres, placées à la distance de cinquante aunes l'une de l'autre, qui marquent les trois bonds par lesquels Kobilovitsch échappa aux gardes du corps lancés sur lui (5); une chapelle turque marque l'endroit où Murad succomba ; mais ses restes ne reposent point en ce lieu (1): ils furent transportés à Brusa et déposés contre la mosquée élevée pur ses soins.

La vie de Murad justifia pleinement les deux surnoms de Chudawendkiar (seigneur) (2) et de Ghasi (vainqueur), sous lesquels il est célébré dans l'histoire des Ottomans. Il fut un champion infatigable dans la guerre sainte, et presque toujours un maître équitable. Cet hommage lui est rendu par Chalcondylas lui-même, malgré l'exécution de Saudschi et la scène si trafique de Oemitoka, alors que le sultan faisait
précipiter dans les flots de la Marizza les jeunes nobles grecs, ses prisonniers (1).

La même année où Murad tomba sous le poignard de Milosch-Kobilovitsch, vit aussi mourir Behadeddin, le grand scheich des Nakschbeu- dis, elle premier des poètes lyriques persans, Hafis, dont le style est le modèle du mysticisme (2). Ce synchronisme est ici indiqué, parce qu'il marque le plus haut degré de mysticisme et de la poésie des Persans, qui dès lors commencent à exercer une grande influence sur la littérature des Ottomans.

(1) Amorales aulein per oumiaimitansaequUatemCyri Cambysis filii ; Chai coud, 1.

(2) iladschi-Chalfa, Tables* chronologique*.

(1) Idris, Neschri.

(2) Karasi, Kermian, Hamid, Mentesche, Tekke, Ai- din et Ssaru-Chan.

(3) La conquête de Mentesche et d'Aidin est rapportée par Seadeddin , Idris, Npschri ,1. c., Aali , Ssolaksade. fol. 20; Chalcondylas et Ducas, p. 7. Ce dernier nomme le prince d'Aidin Isa, celui de Ssaru-Chau Chirs, et celui de Karasi Elias.

(4) Notices et extraits delà Bibliothèque du roi, l.iv. p. 671.

(5) Neschri,fol. 96; Seadeddin, dansBralutti.p. 192.

(6) Ibid.

Trahisons des Serbes au Bataille du Kosovo

Instruit de cette invasion, Amurath vola au secours du despote son allié, empêcha la jonction de Corvin et de Scanderbeg , et rencontra l'armée hongroise dans la plaine de Kossova, illustrée cinquante-neuf ans auparavant par la victoire et par la mort d'Amurath Ier en 1389 dans le champs de bataille par un certin Milosao di Cobilichi, un dardaniens.

Les derniers Césars de Byzance
Par Louis Phocion TODIÈRE

                            HUNIADE  et  SCANDERBEG



— Paix de Segeddin, bientôt violée par les chrétiens. —Bataille de Varna. — Amurath tiré de sa retraite de Magnésie parla révolte des janissaires. — Ravage et conquête du Péloponèse. — Bataille de Kossova. — Fuite et dangers de Jean Huniade. — Défection et succès de Scanderbeg. — Amurath forcé de lever le siége de Croïa. — Mort de Jean H Paléologue. — Démétrius dispute le trône à son frère Constantin Xll Dragosès, empereur de Constantinople. — Mort d'Amurath II. — Ambassade de Phranza. — Situation de la cour de Byzauce.

Eu attendant que la vengeance divine portât le dernier coup à l'empire de Byzance, Amurath, maître de la Servie et soutenu par le despote de Valachie, marchait contre les Hongrois, de nouveau troublés par la mort subite d'Albert (1439). Les uns appelaient au trône le roi de Pologne, Ladislas, à condition qu'il épouserait la reine Élisabeth ; d'autres, avant de prendre un parti, voulaient attendre les couches d'Élisabeth. Lorsqu'elle eut donné le jour à Ladislas le Posthume, la reine, obéissant à des sentiments maternels et désespérant de résister aux. Polonais, fit couronner précipitamment son fils à Albe - Royale, et s'enfuit en Autriche avec le jeune prince et la couronne de saint Étienne. Alors commença une guerre civile qui dura plus de quatre ans. Amurath en profita pour assiéger Belgrade, le premier boulevard de la chrétienté catholique, et il confia le commandement de cette expédition au fils d'Ewrenos, Alibeg (1440). Celui-ci entoura la place de machines de toute espèce propres à lancer des pierres, de terrasses, et de cent vaisseaux sur le Danube. Le sultan ne savait pas que la Hongrie ne lui avait pas été livrée. Toujours et partout victorieux, il avait jusque alors marché rapidement à son but, en renversant tous les obstacles opposés à son ambition. Mais devant Belgrade sou étoile devait pâlir pour la première fois. Son lieutenant trouva un digne adversaire dans le prieur Zo\van de Raguse. -La ville répondit avec succès aux attaques réitérées des assiégeants par le feu bien nourri des remparts et le jeu des mines. Le Polonais Lenzicyky parut comme envoyé du roi de Pologne pour demander au sultan de mettre un terme au blocus qui durait depuis six mois. Amurath, qui devait bientôt se retirer, répondit néanmoins avec orgueil que tôt ou tard il ferait la conquête de Belgrade.

La résistance vigoureuse de Belgrade fut le prélude des défaites successives que fit éprouver aux Musulmans le célèbre Jean Huniade, connu d'eux sous le nom A'Yanko (en turc, écho). Jean Corvin, seigneur de Huniade, était un magnat renommé par sa bravoure, à laquelle il devait son élévation. Issu d'une noble famille de Transylvanie selon les uns, et selon d'autres né d'un Valaque et d'une Grecque, il avait d'abord commandé douze cavaliers à la solde de l'é- vêque de Zagrad; ensuite il avait accompagné Sigismond en Italie, et servi dans l'armée de Philippe-Marie Visconti. Il paraît qu'à son retour en Hongrie il reçut de Sigismond la seigneurie d'Huniade, située sur les frontières de la Transylvanie et de la Valachie. Il fit ensuite une campagne eu qualité de centurion ou de capitaine, sous le préfet hongrois de Halle. Il accrut ses possessions en épousant une femme riche et d'une naissance illustre. Enfin il était devenu woïé- vode de Transylvanie, quand Ladislas entra en Hongrie. Il se déclara pour ce prince, qui eut à défendre son nouveau royaume contre Élisabeth d'une part et les Turcs de l'autre. Sous le titre modeste de Chevalier-Blanc de Valachie, il acquit une renommée brillante. Dans leur admiration, les Hongrois lui appliquaient ces paroles de l'Évangile fut m homme envoyé de Dieu, qui s'appelait Jean.

Les Turcs retrouvèrent dans ce héros une terreur puissante comme au temps des croisades; ils l'appelaient le Diable, et se servaient de son nom pour effrayer les enfants indociles. Ils ne purent jamais pénétrer dans le royaume dont il était le gardien, et ils pleurèrent sa mort, qui laissait à jamais impunies les grandes injures qu'il avait imprimées à leur orgueil. Le guerrier chrétien délivra la Hongrie de la discorde civile et de la guerre étrangère : dix fois il combattit les infidèles en bataille rangée; quatorze fois il les prit au dépourvu et les dispersa. Vaincu deux fois, Huniade ne, leur abandonna la victoire qu'après l'avoir vivement disputée. Ses brillants exploits furent une heureuse diversion en faveur de Conslan- tinople. Sans lui, non-seulement la Hongrie, mais la Bavière, mais l'Allemagne, mais toute la chrétienté semblaient perdues. Les nations orthodoxes le regardaient comme leur plus sûr rempart ; le roi de Pologne lui rendait ce témoignage, qu'il attirait sur lui tous les regards, sans exciter l'envie (l). Les papes lui envoyaient des ambassadeurs comme à un roi.

Cependant Mezidbeg, grand écuyer du sultan, franchit à son tour la Valachie, pénétra dans la Transylvanie (18 mars 1442), et alla mettre le siége devant Hermanstadt. Excités à la guerre par le despote de Servie et son fils Lazare, qui s'étaient réfugiés à Raguse après la mort d'Albert, puis en Hongrie, Ladislas et Huniade résolurent d'attaquer les Turcs. Huniade marcha donc avec de vaillantes troupes au secours dela ville assiégée, et fit éprouver une déroute complète aux Ottomans, dont vingt mille restèrent sur le champ de bataille. Le pacha s'enfuit avec ses cavaliers, et fut massacré ainsi que son Bis. Huniade, qui n'avait perdu que trois mille hommes, passe les montagnes, entre en Valachie, et ravage les deux rives du Danube. Reçu en triomphe par ses concitoyens peu accoutumés à de pareils succès contre les Turcs, le général hongrois envoie à Georges Brankovich, comme trophée de sa victoire, un char si pesamment chargé de dépouilles ennemies, que dix bœufs pouvaient à peine le traîner. Les tètes de Mezidbeg et de son fils couronnaient le sommet, et au milieu était assis un vieux Musulman, qui fut obligé d'offrir ces tristes dépouilles au despote de Servie.

Pour venger cette défaite, Àmurath prépara une invasion formidable, et donna ordre à Sciabadin-Pacha de marcher contre le vainqueur avec l'élite de ses janissaires et une armée que Bonfinius porte à quatre-vingt mille hommes. 11 devait aussi châtier les Valaques et les Moldaves, que le Chevalier-Blanc avait détachés de l'alliance des Ottomans. L'orgueilleux Sciahadin se vantait qu'au seul aspect de son turban les ennemis s'enfuiraient à plusieurs journées de distance. Huniade s'avança contre lui jusqu'à Vasag avec quinze mille hommes seulement, mais déterminé à vaincre ou à mourir. Le brave Hongrois répondit à la jactance du pacha par un triomphe plus éclatant encore que sa première victoire, grâce à l'avantage que lui donnaient sur la cavalerie légère des Turcs ses cavaliers armés de lourdes lances et couverts de fer. Sciabadin fut pris avec cinq mille des siens et deux cents étendards. Les meilleurs officiers d'Amurath trouvèrent la mort dans la terrible journée de Vasag. Le sultan, humilié par cette nouvelle défaite, n'en demanda pas moins aux Hongrois Belgrade ou le tribut. Jean Corvin fut d'avis qu'on le punît de cette audace en attaquant ses États. Le despote détrôné de Servie poussait aussi Ladislas à la guerre, pour reprendre ce qu'il avait perdu. Ladislas, d'ailleurs, qui commandait aux armées hongroises et polonaises , voulait mettre son règne à profit en tournant de si grandes forces contre l'ennemi commun.

L'année suivante (1443) fut remarquable par la rapidité des exploits d'Huniade. Une campagne de cinq mois lui suffit pour gagner cinq batailles et s'emparer d'autant de villes; aussi, les Hongrois, fiers de ces succès, l'ont-ils nommée la longue campagne. Ce furent les débuts brillants de la croisade réunie par les efforts du cardinal Julien, légat du pape Eugène IV, qui avait sonné la cloche d'alarme contre les infidèles. Depuis la funeste bataille de Nicopolis, jamais tant de nations diverses de l'Europe chrétienne ne s'étaient alliées pour combattre l'ennemi perpétuel de leur foi. Des Allemands, des Polonais, des Valaques, des Serviens et des Hongrois composaient l'armée, qui partit d'Ofen le 22 juillet, et passa le Danube, près de Semendra, sous les ordres de Brankovich. Huniade, à la tête de douze mille cavaliers d'élite, entra en Servie et pénétra jusqu'à Nissa, ravageant tout sur son passage, tandis que le roi Ladislas et le cardinal Julien suivaient avec vingt mille hommes, à une distance de deux journées. Le 3 novembre 1443, les deux armées ottomane et hongroise se rencontrèrent aux environs de Nissa. Toute la bravoure des Musulmans dut échouer devant les savantes manœuvres d'Hu- niade. Amurath se vit contraint à une retraite précipitée derrière le mont Hémus, après avoir perdu deux mille hommes et laissé entre les mains de l'ennemi neuf drapeaux et quatre mille prisonniers. L'importante ville de Sophia fut conquise. La terreur avait passé des chrétiens aux Turcs ; il ne s'agissait plus que de marcher sur Philippo- polis, et de là sur Andrinople.

Un mois plus tard, le général chrétien engagea une nouvelle bataille dans les défilés du Balkan, où ses soldats . eurent à lutter non-seulement contre les ennemis, mais encore contre les avalanches et les énormes blocs de glace et de rochers qui se détachaient de la crête des montagnes. Ils furent cependant vainqueurs, et l'avantage leur resta encore dans une dernière grande bataille, la seule à laquelle le roi Ladislas assista en personne. Au nombre des prisonniers qui tombèrent entre les mains des croisés, on cite Mahmoud-Tchélébi, frère du grand-vizir et gendre d'Amu- rath. Huniade repassa ensuite le Danube avec son armée, et fit à Bude une entrée triomphale. Il y parut précédé des étendards ennemis, escorté d'un légat et du despote de Servie. Bonfinius décrit avec complaisance la joie de la Hongrie et de la chrétienté, les processions des prêtres et du peuple au-devant des vainqueurs, les actions de grâces à la sainte Vierge, patronne du royaume. Le pape Eugène, les Génois, les Vénitiens, et Philippe le Bon, duc de Bourgogne, envoyèrent des ambassadeurs à Ladislas, et Corvin eut sa part de leurs félicitations. Tous l'excitaient à continuer la guerre et lui promettaient leur secours. Jean Paléologue l'engageait aussi à une nouvelle expédition, dans l'espoir qu'elle pourrait le délivrer définitivement des Turcs, l.e despote de Servie et le cardinal Julien appuyaient sa demande, chacun dans ses intérêts particuliers. Mais les Polonais s'y opposaient de toutes leurs forces, parce que la Pologne était agitée au dedans, et au dehors attaquée par les Tartares. D'ailleurs, une partie de la Hongrie était toujours occupée par les Bohémiens, qui disaient tenir pour Ladislas le Posthume , mais désolaient de leurs brigandages les comtés du nord.

Cependant Ladislas voulait la guerre, et il chargea Cor- vin de la préparer. De son côté, le pape Eugène, de concert avec les Vénitiens et les Génois, rassemblai Gaëte soixante- dix galères, dont il donna le commandement à un cardinal florentin nommé François Gondolmieri. Cette flotte se dirigea vers l'Hellespont. Elle devait empêcher les Turcs de passer en Europe. Le prince de Caramanie avait pour la troisième fois secoué le joug; il disputait l'Asie aux Ottomans, et résistait à toutes leurs forces. Attaqué sans relâche, et fatigué d'être vaincu, Amurath pardonne au rebelle, et, voulant mettre un terme à la guerre désastreuse qu'il soutenait dans le nord-ouest de son empire, il rend au woïévode Drakul la Valachie, et à Georges Brankovich ses deux fils, auxquels il avait fait crever les yeux, et les forts qu'il lui avait enlevés. Il envoie ensuite un ambassadeur à Jean Huniade pour négocier la paix. Celui-ci en réfère à la diète rassemblée à Segeddin, et la diète cousent à traiter avec les Ottomans. On conclut une trêve de dix ans en présence du cardinal Julien, qui dévora son mécontentement (12 juillet 1444). Les sujets de Ladislas et de Georges étaient au contraire dans la joie. Amurath s'engageait à restituer à Brankovich la Servie et l'Herzegovine, à laisser la Valachie sous la suzeraineté, des Hongrois, et à payer une somme de soixante-dix mille ducats pour la rançon de son gendre. Les Turcs demandèrent le serment sur l'hostie, mais on s'y refusa. Ils jurèrent sur le Coran, les chrétiens sur l'Évangile. Le traité était écrit dans les deux langues.

Au milieu de ses négociations avec les chrétiens, une nouvelle accablante plongea le sultan dans la plus profonde douleur: son fils aîné, Alaeddin, prince doué de qualilés brillantes, venait de mourir. Amurath, qui joignait à ses talents militaires une tendre affection pour ses enfants, éprouva un tel regret de cette perte, qu'il prit la résolution de renoncer au trône. Après avoir environné son fils Mahomet , âgé seulement de quatorze ans, de ministres vieillis dans les affaires et capables de guider son inexpérience, il alla chercher le repos d'une vie jusque-là si agitée, dans l'agréable retraite de Magnésie, avec un petit nombre de favoris.

Mais tandis que le sultan, à peine arrivé au milieu de sa carrière, confiait aux mains inhabiles de son fils les rênes du gouvernement, les ennemis de l'empire ottoman veillaient, attentifs à saisir la première occasion favorable de se venger de tous les désastres que leur avaient fait éprouver les armes musulmanes. Le traité de paix était à peine signé lorsque arrivèrent les députés de la flotte croisée, assurant que l'armée des infidèles ne pouvait passer d'Asie en Europe. Ils demandèrent à Ladislas d'agir promptement. L'empereur Jean II Paléologue, craignant que la paix de Segeddin ne tournât contre son repos, sollicita du pape, des Francs, de Philippe due de Bourgogne, une nouvelle croisade qui effaçât l'affront de Nicopolis. Les Hongrois regret- taient d'avoir perdu une si belle occasion de chasser les Turcs de l'Europe, et le cardinal Julien n'était pas moins impatient de terminer la guerre contre les ennemis du Christ : aussi s'empressa-t-il de profiter de la disposition des esprits pour faire rompre le traité. Afin de mieux s'assurer de Georges, on lui promit de nouvelles possessions. Les Polonais murmurèrent, car les Russes envahissaient alors la Lithuanie.

La deuxième expédition de Bulgarie commença par le passage du Danube à Orsowa. Cette fois, instruit par l'expérience de la première campagne, on résolut de laisser en arrière les places des Turcs et de pousser droit à Gallipoli. Deux routes y conduisaient: l'une au milieu del'Hémus, directe, escarpée et difficile; l'autre, entre l'Hémus et la mer, plus longue et plus sûre. Ladislas prit la seconde, après avoir donné un assaut inutile à Nicopolis. Un chef des Valaques vint le joindre avec ses vassaux. Effrayé do petit nombre de ses troupes, il lui conseilla sagement la retraite. En effet, une fois la paix conclue, la plupart des croisés allemands et bourguignons étaient rentrés dans leurs pays. Le corps d'armée du légat était réduit à une poignée de soldats. Néanmoins Ladislas ne suspendit pas sa marche. Ses troupes ravagèrent en passant les églises grecques et bulgares, brûlèrent vingt huit navires ottomans destinés à entrer dans la mer Noire et à remonter le Danube, soumirent quelques places fortes, et vinrent camper près de Varna, ville située sur les bords de la mer, et qui ouvrit ses portes à l'armée chrétienne.

Dans ce pressant danger, Amurath avait consenti à sortir de sa solitude de Magnésie, et, indigné de la violation de la paix, il s'était élancé de l'Asie à la tête d'une armée de quarante mille hommes. Au lieu de gagner l'Hellespont, où croisait la flotte pontificale, il était venu débarquer sur les rives du Bosphore. Des vaisseaux génois avaient transporté ses troupes, moyennant la rétribution d'un ducat par homme. D'Andrinople il s'était avancé à marches forcées, et avait assis son camp à quatre mille pas de celui des Hongrois. Le cardinal Julien proposa de retrancher le camp au moyen de fossés et de barricades de chariots. Huniade et le despote de Servie s'y opposèrent, et la bataille fut résolue.

La veille de la fête de Saint-Martin (10 novembre 1444), les troupes des deux partis se rangèrent en bataille. Du côté des chrétiens les dispositions furent prises par Huniade. La bataille, engagée dès le point du jour, durait encore à la neuvième heure. Le cardinal Julien et Georges Brankovich s'élancèrent les premiers contre les Turcs. Les ennemis les repoussèrent ; mais Huniade et Ladislas rétablirent le combat, et portèrent la mort dans tous les rangs. C'est alors, dit-on, que le sultan, voyant ses janissaires plier, tira de son sein la copie du traité fait avec les Hongrois, et, levant les yeux au ciel, demanda au Dieu des chrétiens la punition du parjure. Bientôt Ladislas, emporté par sou ardeur, se précipita au milieu des janissaires. Entouré de cinq cents cavaliers, ses gardes du corps, sous la bannière de SaintGeorges, portée par Étienne de Bathori, il multiplie les prodiges de valeur et cherche Amurath dans la mêlée. Mais son cheval, blessé au pied d'un coup de hache, tombe entraînant sous lui son cavalier. Aussitôt un vieux janissaire s'approche, lui coupe la tête, la plante sur une lance, et crie avec force aux ennemis : « Voilà la tête de votre roi ! »

Cet horrible pendant d'une autre pique au haut de laquelle le sultan faisait porter le traité de Segeddin pour montrer à ses soldats ce monument de la perfidie des chrétiens, jeta la terreur dans l'armée hongroise, et fut le signal de sa défaite. Elle battit en retraite, malgré le courage que déploya Huniade afin d'arracher aux ennemis le corps du jeune roi. Le héros est lui-même obligé de céder, et, reconnaissant la vengeance divine, il part en criant aux siens: «Sauve qui peut!» Les Hongrois rentrèrent dans leur camp, après avoir perdu les deux tiers de leur armée, avec le cardinal Julien, l'auteur de ce grand désastre, et Étienne Bathori, père du woïévode de Transylvanie. Trente mille Ottomans restaient

Georges et Huniade firent repasser le Danube aux débris des croisés, qui du reste ne furent point poursuivis par les Turcs. Le deuil fut grand en Hongrie, en Pologne et dans toute la chrétienté. Le pape donna des larmes à Ladislas, et célébra en son honneur un magnifique service dans la basilique de Saint-Pierre. Le sultan voulut rendre aussi un éclatant hommage à sa valeur. Il fît élever une colonne à l'endroit où le roi de Hongrie était tombé ; mais l'inscription modeste célébrait la valeur et déplorait l'infortune de Ladislas sans blâmer son imprudence (1).

Satisfait d'avoir sauvé l'État, et fatigué du trône, Amu- rath résigna une seconde fois la couronne pour regagner ses délicieux jardins et son palais de Magnésie. Mais à peine goûtait-il les douceurs du repos, que l'empire réclama encore son sauveur. Les janissaires, révoltés, se livraient à des scènes de désordre qui portaient l'épouvante dans Andrinople. Cette terrible sédition décida les ministres du jeune sultan à solliciter la présence d'Amurath. Ce prince, sacrifiant ses goûts au vœu de ses anciens sujets, céda à leurs prières, revint à Andrinople, et remonta pour la troisième fois sur le trône. Dès qu'il eut ressaisi le sceptre, les janissaires reconnurent la voix de leur maître, et rentrèrent aussitôt dans l'ordre, tant son nom leur inspirait de crainte et de respect (1445).

A peine en possession de l'autorité souveraine, qu'il ne devait plus déposer jusqu'à sa mort, il ne détacha plus ses regards de la partie méridionale de l'ancien empire byzantin en Europe, du Péloponèse et de l'Albanie. Peu de temps après le désastre de Varna, où les Latins seuls, et non les Grecs, avaient porté la peine de cette perfidie dont Jean Paléologue avait été le premier auteur, il avait renouvelé la trêve avec l'empereur. Les États de ce dernier étaient alors limités aux dépendances de la capitale, renfermées dans la longue muraille d'Anastase. Le traité qu'il avait signé ne comprenait pas ses frères, les despotes du Péloponèse. Théodore avait été institué despote de Sparte, lors du partage de l'empire entre les fils de Manuel. Après sa mort, il avait eu pour successeur son neveu Théodore, fils d'Andro- nicus, qui ensuite échangea la possession de ses domaines avec son oncle Constantin. Ce prince, arrivé dans le Péloponèse , étendit sa domination, et se trouva bientôt maître de presque toute la péninsule, à l'exception de la part de son frère Thomas. Les progrès de Constantin, auquel était réservé le trône de Byzance, furent encore favorisés par la longue campagne d'Huniade.

Cette extension de puissance provoqua l'envie et les attaques d'Amurath. Son propre désir et les instances du beg- lerbey de Roumilie et du duc d'Athènes, Neri Acciaiuoli, qui avait rompu son alliance avec Constantin, lui inspirèrent la résolution d'en faire la conquête. Laissant donc la paix au possesseur de Constantinople, il descendit sur la Grèce centrale à la tête de soixante mille hommes 11 reçut à Thèbes l'hommage du prince florentin Neri, puis vint forcer le mur que Constantin avait achevé à l'isthme d'Hexa- milon, et derrière lequel il s'était retranché avec son frère Thomas et toutes les forces du Péloponèse (1446). Corinthe, abandonnée de sa garnison, qui s'était rendue à la défense de la muraille, devint la proie des barbares et fut livrée aux flammes. Les nouveaux vainqueurs détruisirent pour la quatrième fois les fortifications de l'isthme, et "comblèrent les fossés. La dévastation de Patras, la seconde capitale de la Morée, suivit l'incendie de Corinthe. A l'approche des Turcs, la plupart des habitants avaient pris la fuite; il en restait encore quatre mille ; ceux- ci payèrent de la liberté leur aveugle confiance. Les janissaires commencèrent par miner les murs de la citadelle, qui leur opposait une vive résistance. Mais les Grecs, versant des flots de poix fondue, les forcèrent à la retraite, puis remplirent les brèches et se fortifièrent de nouveau. Lorsque le reste de son armée arriva, le sultan leva le siége et conclut avec Constantin un traité en vertu duquel tout le Péloponèse devait être tributaire des Turcs (1). Soixante mille Grecs furent pris et emmenés en esclavage. Constantin, comme despote de Sparte, et son frère Thomas, comme despote d'Achaïe, durent payer une capitation pour tous les sujets que le vainqueur voulut bien leur laisser.

Ce ne furent pas les Grecs qui empêchèrent Amurath de consommer leur ruine après la dévastation du Péloponèse. Le sultan ne comprit pas que ses victoires n'avaient fait qu'enflammer davantage le courage des Hongrois, et qu'elles lui coûtaient trop cher pour en tirer de grands avantages. Il ne cessa point de harceler la Hongrie, comptant sur les embarras d'Huniade. Choisi pour régent j usqu'à la majorité du jeune roi Ladislas le Posthume, que Frédéric III retenait à sa cour, Huniade passa deux années à ravager l'Autriche, la Styrie, la Carinthie, et employa les deux suivantes ou à combattre les Turcs ou à pacifier la Hongrie. La sagesse de son administration prouva qu'il unissait les talents du politique à ceux du guerrier. On le voyait avec admiration rendre la justice en tous lieux, en tout temps, assis ou à cheval, et avec un tel esprit de conciliation et de prudence, qu'il mit fin aux discordes civiles. Il se montra terrible à l'empereur d'Allemagne, qui ne voulait point restituer aux Hongrois leur jeune roi et la couronne de saint Étienne, qu'Élisabeth avait remise à sa garde, aux Valaques et aux Moldaves. Au milieu de ces soins divers, il sut contenir les Turcs sur la rive droite du Danube; il les surveillait pendant le jour, et allumait de grands feux pendant la nuit afin d'éviter les surprises.

Au lieu de se borner à une guerre défensive, quatre ans après la bataille de Varna, Huniade résolut de prévenir les desseins d'Amurath. Il fit alliance avec le prince d'Albanie. Scanderbeg, et se mit à la tête de l'armée la plus belle et la mieux disciplinée que la Hongrie eût encore levée, comprenant environ vingt-quatre mille hommes, dont huit mille Valaques sous Dan, institué woïévode de la Valachie à la place de Drakul, et de,ux mille arquebusiers allemands et bohémiens. Huniade passa le Danube pour rejoindre Scanderbeg, et envahit la Servie. Le despote Georges Bran- kovich lui devait d'avoir recouvré sa principauté ; mais, effrayé de la puissance des Turcs et jaloux du guerrier hongrois, il avait refusé les auxiliaires que lui avait demandés l'armée chrétienne. Il ajouta même une trahison dans le genre grec, et dévoila au sultan les plans d'Huniade.

mercredi 9 janvier 2013

Les Albanais sont-ils des envahisseurs au Kosovo ?

Les Albanais sont-ils des envahisseurs au Kosovo ?

par Alain Ducellier, Professeur à l'Université de Toulouse

Préface de Gisèle Kurti-Clerc
 

Les peuples des Balkans, comme en général les peuples dont l'histoire tumultueuse a été semée de souffrances, ont un malaise commun, qui consiste en une immense difficulté à envisager leur avenir sans se référer à un passé, lui-même objet de manipulations. Aussi, chaque peuple tente-t-il de s'approprier un morceau de l'Histoire, un peu à la manière d'une recette de cuisine à laquelle on ajouterait tel ou tel ingrédient en vue d'en accommoder la saveur à des goûts bien particuliers.
La référence à un passé, aussi bien fictif que réel, se faisant souvent par le biais d'arguments pseudo-historiques le plus souvent politisés  peut être une arme dangereuse entre les mains de qui sait en tirer parti. L'actuel président de la Serbie, Slobodan Milosevic, ainsi que l'écrivain Dobrica Cosic, idéologue du nationalisme serbe et président de "la nouvelle Yougoslavie"  Serbie et Monténégro, se sont abondamment servis du levier que représentait la Kosove  la prétendue "Vieille Serbie", pour soulever un peuple tout entier contre une population autochtone qui n'avait, de loin, pas les moyens de se défendre. D'un autre côté, en Bosnie- Herzégovine, la purification ethnique à laquelle nous assistons aujourd'hui, orchestrée par les autorités de Belgrade, nous rappelle douloureusement les tragiques événements de la deuxième guerre mondiale, où l'anéantissement de millions de Juifs fut organisé sous le pernicieux prétexte de rendre à la "race aryenne" sa pureté originelle. La notion d'"aryen", d'ailleurs, n'eut jamais aucun fondement scientifique digne de ce nom. Elle ne fut qu'un délire de plus, qui avait germé dans les cerveaux de déments.

Si l'on considère maintenant la démographie historique de la région qui nous intéresse, en l'occurrence la Kosove, on constate, qu'entre les arguments pseudo-historiques imaginés par les représentants de la Serbie et la réalité effective qui nous est livrée par l'archéologie, la linguistique et l'histoire, il y a un immense décalage. En effet, il est très largement admis, aujourd'hui, que les Albanais sont les descendants directs des peuplades illyriennes, elles-mêmes attestées dès la plus haute Antiquité sur une vaste zone de peuplement comprenant, en gros la Dalmatie, le Monténégro, une partie de l'ex-Macédoine yougoslave et la Kosove. Cette dernière région se nommait alors "Dardania".
La clé de cette appellation nous est livrée par la langue albanaise le mot "dardhë" signifiant "poire". Il s'agissait donc du "Pays des Poires", peuplé de Dardanes, population illyrienne d'où sont issus la majorité des actuels Kosovars albanophones. A l'arrivée des tribus slaves, de nombreux Illyriens s'assimilèrent naturellement aux nouveaux venus notamment en Dalmatie, et le noyau de peuplement illyro-albanais se réduisit, pour atteindre à peu près les
dimensions des régions actuellement habitées par les Albanais.

La période cruciale de l'Histoire de la Kosove commençant avec le Moyen-Age, nous donnerons la parole à Alain Ducellier, éminent historien, professeur à l'Université de Toulouse et auteur de nombreux ouvrages sur l'Empire byzantin,  l'Eglise orthodoxe et l'Histoire médiévale des Balkans. Lui, mieux que quiconque, a su éviter les pièges tendus par les nationalistes de tout bord qui n'utilisent l'histoire que dans un but politique, où les visées d'extension territoriales ne sont même pas voilées. Dans un langage clair et à la portée de tous, il nous donne une vision objective  chose précieuse et rare  de l'histoire de la Kosove.

Les Albanais ont-ils envahi le Kosovo ? 


Par Alain Ducellier
Extrait de "L'Albanie entre Byzance et Venise", Londres, 1987.

Soyons donc clair dans les Balkans plus encore que partout ailleurs, il n'est pas d'autre argument soutenable, pour déterminer l'appartenance nationale de telle ou telle région, que le constat de son occupation actuelle par une majorité nationale dûment reconnue; en ce sens, le Kosovo, habité aujourd'hui par une population aux deux tiers albanaise, ne saurait être évidemment considéré que comme albanais, et ceci en-dehors de toute idée de rattachement à l'entité politique nommée "Albanie". Que dirait-on, en effet, si, constatant l'existence d'une majorité germanique en Alsace, on voulait en faire une province allemande au sens politique du terme ?

Ces considérations d'évidence font mesurer, le danger qu'il y a à utiliser des arguments "historiques" pour fonder le bon droit d'un peuple à dominer des territoires qu'il a perdus ou qu'il n'occupe plus que minoritairement : on sait le rôle que l'idée de " patrie originelle " a joué dans la genèse et la justification d'Israël.

Cependant, lorsqu'on voit l'obstination avec laquelle on emploie l'argument historique pour prouver que les Serbes ont un "droit" sur le Kosovo dont ils seraient les plus anciens habitants, ensuite dépossédés par les Albanais, il n'est pas mauvais de montrer que, pour une fois, l'histoire et la situation actuelle concordent.
Dans un article récent, Michel Aubin rappelle, ce qui est vrai, que le Kosovo constitua "le centre économique et politique du royaume médiéval serbe aux treizième et quatorzième siècles [1]" ; ce serait donc seulement la conquête turque qui, après avoir éliminé les Serbes des meilleures terres, les aurait enfin contraints, surtout en 1690 et 1738, à émigrer vers la Hongrie méridionale pour les remplacer par des éléments islamisés venus d'Albanie du Nord.

N'insistons pas sur le fait que l'installation d'un centre de pouvoir politique et économique dans un territoire donné ne garantit nullement, surtout au Moyen Age, le caractère ethniquement dominant de ceux qui détiennent l'autorité politique c'est ainsi que le petit despotat " serbe " de Serrès, en Grèce du Nord, a pu dominer, de 1355 à 1371, une population massivement grecque [2]. On ne répétera jamais assez que le nationalisme est une invention moderne, heureusement inconnue des peuples médiévaux qui n'étaient pas aussi sensibles que nous au caractère "étranger" de ceux qui pouvaient les dominer temporairement.

Admettons cependant que les Serbes aient été majoritaires au Kosovo au treizième siècle on ne peut alors s'empêcher de se demander qui habitait la région auparavant. Chacun sait que les Slaves sont le peuple indo-européen le plus tard venu en Europe, puisque les vagues successives de leurs invasions s'étalent sur les VIe et VIIe siècles [3].
On sait aussi que, à cette époque, plusieurs siècles de romanisation n'avaient pas pour autant fait disparaître les vieilles populations autochtones, Daces en Roumanie, Thraces en Bulgarie, Illyriens en Dalmatie, Albanie, Macédoine.
Pour nous en tenir au Kosovo, nul ne nie que, depuis au moins le XVIIIème siècle avant notre ère, il ait vu naître et se développer plusieurs formations politiques illyriennes qui passèrent peu à peu du stade tribal au statut de véritables petits royaumes, Dardanes, Pénestes, Paéoniens, pour ne citer que les plus importants [4]. Or les travaux les plus récents, aussi bien linguistiques qu'archéologiques, tendent tous à prouver aujourd'hui que les Illyriens sont sans aucun doute les ancêtres directs des Albanais [5]. En ce qui concerne l'archéologie, l'étude de la céramique et de la bijouterie (boucles d'oreilles, broches, bagues et surtout fibules) prouve qu'il y a une extraordinaire continuité dans les formes et les techniques entre les nécropoles illyriennes antiques et les trouvailles faites sur les sites médiévaux que l'on peut dater des VIe-VIIe siècles de notre ère (Kalajë e Damalcës près de Pulca et surtout Kruja) la chose est si vraie que l'archéologue yougoslave B. Ćović a pu dater le matériel de Kalaja e Dalmacës des VIe-VIIe siècles avant notre ère [6]. Or, il faut rappeler que les fouilles de Kalaja e Dalmacës ont été entreprises au cours du dernier siècle et que chacun convenait, à l'époque, qu'elles étaient le témoin de l'"ancienne civilisation slave" [7]. A coup sûr, cette continuité illyro-albanaise ne se lit pas seulement sur le territoire actuel de l'Albanie : les découvertes faites dans la nécropole de Mjele, près de Virpazar, en Monténégro, et sur deux sites de la région d'Ohrid, en Macédoine, ont en effet permis de mettre au jour des objets appartenant à la même civilisation [8]. Bien entendu, l'activité particulièrement grande des archéologues albanais depuis la Libération doit être seule prise en compte pour expliquer la plus grande abondance des trouvailles faites sur le territoire national.

En l'absence de tout document qui prouverait l'anéantissement, ou l'émigration des populations illyriennes locales lors des invasions slaves, il est donc naturel de penser que, pendant tout le Haut Moyen Age, le Kosovo, comme l'Albanie elle-même, a gardé constamment une population, essentiellement illyrienne, c'est-à-dire albanaise. Certes, on assista à un phénomène de slavisation, dont la toponymie est le meilleur témoin, mais on sait que la toponymie est un argument de peu de valeur pour déterminer l'ethnie d'une population : songeons au très grand nombre de toponymes slaves que l'on trouve en Albanie même, où nul ne songerait à soutenir que la population ait jamais été majoritairement slave. Au reste, un tel argument ne servirait guère les tenants de la "thèse serbe" puisque la majorité des toponymes
slaves du Kosovo comme de l'Albanie semblent bien être plutôt bulgares que serbes, ce qui est fort naturel puisque les Bulgares ont occupé la région dès le IXe siècle et surtout à la fin du Xe, à l'apogée du dernier empire bulgare dont la capitale était Ohrid [9]. A cette époque, les Serbes sont encore loin du Kosovo : en effet, aux
IXe-Xe siècles, leurs premières formations cohérentes sont la Rascie, dans la vallée de l'Ibar, à l'ouest de la Morava, et la Zéta, qui correspond en gros à l'actuel Monténégro ; ce n'est qu'au moment où le prince Stjepan accède au titre royal, en 1217, que l'Etat serbe se dilate et englobe la région de Peja (Peć) [à l'époque Ipek], l'essentiel du Kosovo restant pourtant encore en dehors de ses limites. N'insistons donc pas : toute argumentation de type "historique" ne peut que se retourner contre la thèse "serbe" puisque l'Histoire nous apprend que les Serbes sont, à l'égard du Kosovo, des envahisseurs très tard venus.

La domination serbe a-t-elle fait disparaître la vieille population illyro-albanaise? En fait, ce sont les textes serbes eux-mêmes qui nous prouvent le contraire : en 1348, une donation faite par le grand tsar Stepan IX Dušan au monastère des Saints Michel et Gabriel de Prizren nous prouve qu'il existait, probablement dans les environs de cette ville, au moins 9 villages qualifiés d'albanais (arbanaš) [10]. L'an suivant, le célèbre code promulgué par ce même souverain nous prouve qu'il existait, dans nombre de villages de son domaine, aux côtés des populations slaves, des éléments valaques et albanais dont le dynamisme devait être considérable, puisque le tsar s'efforce de limiter leur installation sur les terroirs [11]. Précisons que si les Valaques et les Albanais sont désormais
considérés comme des nomades, ce n'est certes pas parce qu'ils sont des "pasteurs originels", mais simplement parce qu'ils ont été réduits à cette situation par la pression économique et politique du peuple dominant ; déjà en 1328, il en allait de même dans les régions de Diabolis, Kolônée et Ohrid où Jean Cantacuzène narre la rencontre de l'empereur byzantin Andronic III avec les "Albanais nomades" de la Macédoine centrale [12]. A coup sûr, la domination serbe paraissait lourde aux Albanais soumis; même compte tenu des claires intentions de propagande de l'auteur, il y a sans doute du vrai dans ce qu'écrit, vers 1332, un propagandiste de la Croisade, Guillaume d'Adam : "parce que les dits peuples, tant Latins qu'Albanais, sont opprimés par le joug insupportable et la très dure servitude du seigneur des Slaves qui leur est odieux et abominable, parce que leur peuple est chargé d'impôts, leur clergé
abattu et méprisé, leurs évêques et leurs abbés très souvent enchaînés, leurs nobles dépossédés... Tous, ensemble et individuellement, croiraient rendre leurs mains sacrées s'ils les plongeaient dans le sang des susdits Slaves" [13].
Ajoutons que les auteurs byzantins sont très sensibles à l'unité de population depuis l'Albanie jusqu'à la Macédoine: l'historien Laonikos Chalkokondylis, qui écrit au XVe siècle, après avoir souligné que les Albanais de son temps sont fort différents des Serbes et des Bosniaques [14] conclut qu'il n'y a pas d'autre peuple qui, plus que les Albanais, ressemble aux Macédoniens [15].
C'est dans ce contexte que commence la conquête turque, dans la seconde moitié du XIVe siècle, et il est vrai que c'est à la faveur de cet épisode que les Albanais peuvent se réaffirmer au Kosovo, mais certainement pas de la manière dont la chose est présentée d'ordinaire : loin d'arriver "dans les fourgons de l'ennemi", la population albanaise, depuis le lac de Shkodra jusqu'au Kosovo, fit bloc avec les autres populations chrétiennes. Lors du choc décisif de 1389, les auteurs grecs mentionnent, auprès des Serbes et des Bulgares, les Albanais du Nord, ceux de Himara, d'Epire et de la région côtière [16]. Quant à la chronique turque d'Idrisi Bitlisi, elle mentionne spécialement la participation des Albanais de la région de Shkodra dont le prince, Georges Balsha, aurait mené 50 000 hommes à la bataille [17]; les mêmes renseignements sont d'ailleurs repris par d'autres chroniques ottomanes comme celles d'Ali et de Hoca Saadeddin [18].

La défaite de 1389, en désorganisant complètement l'Etat serbe, laissa le champ libre aux seigneurs locaux les plus dynamiques, parmi lesquels les princes albanais du Nord et du Nord-Est le plus remarquable est Jon Kastrioti, le père de Skanderbeg qui, depuis les hautes régions du Mati, réussit, à la fin du quatorzième et au début du quinzième siècle, à se tailler une vaste principauté qui va de l'estuaire de l'Ishmi jusqu'à Prizren, au coeur du Kosovo. En 1420, en conséquence, il délivrait aux Ragusains un privilège commercial depuis la côte "sur ses terres jusqu'à Prizren" [19].

Ce nouveau pouvoir albanais ne fut certainement pas sans conséquences sur le développement d'une classe marchande au sein d'une population jusque là fort déprimée : les archives de Raguse (Dubrovnik) prouvent, par exemple, qu'un certain nombre de négociants albanais de Raguse séjournent désormais volontiers au Kosovo ; en mars 1428, c'est le cas de Marcho de Tani à qui la République expédie une lettre à Prishtina [20] et, même après la soumission des Kastriot aux Turcs, on trouve encore, dans la même ville en 1448, le marchand albanais Chymo Mathi de Tani [21].

Aussi n'avons-nous aucune raison de penser que les Ottomans, dans cette phase de leur conquête, se soient spécialement appuyés sur les Albanais qu'ils auraient opposés aux Slaves. Il n'est sans doute pas inutile de rappeler que les Albanais sont alors chrétiens comme les Serbes et n'ont aucune propension spéciale à se soumettre aux Ottomans.
S'il est hors de propos ici de parler de l'oeuvre de Skanderbeg, dont certaines actions se situent d'ailleurs aux confins du Kosovo, on rappellera que l'historien byzantin Doukas, au milieu du XVe siècle, donne pour principale cause du triomphe turc l'amoindrissement des Albanais, depuis la Dalmatie jusqu'à la Thrace [22]. Quant aux chroniques turques, elles ne manquent pas de mentionner les soulèvements albanais au Kosovo, spécialement celui de 1467 qui voit les "révoltés" piller les troupeaux dans la région de Tetova, sous la direction d'un "traître" nommé Iskender [23].
Il est donc évident qu'une importante population albanaise se trouvait au Kosovo dès avant la conquête turque, sans qu'il soit besoin pour expliquer ce fait, de supposer le déclenchement de migrations massives dont les sources ne parlent pas ; le fait qu'il ne soit jamais question de heurts entre Slaves et Albanais à l'époque du tsar Dušan et surtout lors de l'élaboration de la principauté des Kastriot tend au reste à prouver que le "pouvoir albanais" s'est étendu progressivement et a été généralement bien accepté par les populations locales, sans doute parce que celles-ci comprenaient déjà, de tous temps, d'importants éléments albanais. Quant à déterminer l'importance relative des Albanais par rapport aux Slaves au Kosovo au XVe siècle, il faut dire que c'est à peu près impossible, malgré les ressources nouvelles que nous apportent les registres cadastraux ottomans (defterler) que des éditions récentes mettent à notre disposition : le meilleur exemple en est la publication, en 1974, par Selami Pulaha,  registre du Sandjak de Shkodra, daté de 1485, et qui recouvre les régions de Shkodra, Peja (Peć), Podgorica (Titograd) et Bihor [24].

Soulignons d'abord l'extrême honnêteté avec laquelle S. Pulaha traite les riches données toponymiques et anthroponymiques fournies par cette source : il est bon de répéter avec lui qu'un Albanais peut fort bien porter un nom slave et réciproquement, et qu'une toponymie slave ou albanaise ne préjuge pas de la nature des populations considérées [25]. Cependant, il est sûr que l'usage conjoint d'une double toponymie et d'une double anthroponymie témoigne d'un mélange ethnique dont on peut, suivant les régions, doser les composantes en ce qui concerne le sandjak de Shkodra (qui, rappelons-le, comprend toute la zone kosovare de Peja), S. Pulaha distingue ainsi trois ensembles où l'élément albanais est plus ou moins représenté : région de Shkodra où les Albanais constituent l'énorme majorité, région de Piper, Shestan, Altun-ili, où semble s'établir un certain équilibre entre les deux populations, zone de Peja où les Albanais constituent une minorité considérable [26] et où l'on observe, entre autres choses, que bon nombre de villages qui portent un nom slave sont en réalité peuplés majoritairement d'Albanais [27]. La conclusion essentielle est qu'un mélange aussi intime entre les deux éléments de la population serait tout à fait inimaginable si l'un ou l'autre de ces éléments s'était récemment installé dans la région ; le cadastre ottoman de Shkodra démontre , surtout pour la zone de Peja, que les Albanais constituent bien une composante très ancienne de la population locale; et comme, en outre, nous n'avons pas connaissance d'aucun mouvement massif d'Albanie vers le Kosovo avant le XVIe siècle, il faut penser qu'une bonne part de l'élément albanais kosovar puise ses racines dans la vieille population illyro-albanaise qui dominait depuis l'Antiquité [28]. En ce qui concerne le reste du Kosovo, beaucoup reste à faire, mais on doit savoir qu'a été conservé un très ancien registre cadastral qui, cette fois, s'applique au Kosovo central (Vilkili) de ce registre, daté de 1455, l'historien bosniaque A. Hanžić tire exactement les mêmes conclusions : l'imbrication extrême des deux populations implique, là aussi, la perpétuation du vieux substrat albanais [29].

Il faut ajouter que cet élément albanais fut renforcé, dès les débuts du XVe siècle, par une immigration " économique " surtout entraînée par l'exploitation des richesses minières du Kosovo, spécialement vers les importantes exploitations argentifères de Srebrenica et de Novo Brdo ; ces Albanais, toujours chrétiens bien entendu, sont des techniciens qui, très souvent, ont commencé par émigrer vers Raguse et qui proviennent surtout de l'Albanie côtière septentrionale (Tivar, Shkodra), mais aussi des zones montagneuses (Mati) [30]. Cependant, ces techniciens sont établis au Kosovo depuis parfois plusieurs générations ainsi en est-il de Petar Gonovich Priztenaz (de Prishtina) [31], de Johannes Progonovich de Novomonte (Novo Brdo) et sans doute de bien d'autres [32]. Il n'est pas sans intérêt de noter que, encore au dix-septième siècle, cette immigration d'Albanais catholiques attirés par le travail des mines se poursuivait et entraînait l'établissement de ces travailleurs à Novo Brdo, Gjakova, Prishtina, Trepça, au rapport des visiteurs  envoyés par le pape dans la région [33].

Concluons: au Kosovo, ce sont évidemment les slaves ou les peuples slavisés, Bulgares puis Serbes, qui ont occupé, à partir du VIIe siècle, une région dont la population était massivement illyro-albanaise depuis l'Antiquité.
Certes, l'implantation slave et la slavisation inévitable d'une partie de la population originelle a permis aux Serbes, au début du XIIIe siècle, de faire du Kosovo leur principal centre politique et économique, mais nul ne pourra jamais savoir quelles étaient, à cette époque, les proportions respectives des deux éléments, dont la coexistence pourtant avoir été sans grand problème. Ensuite, la conquête ottomane et l'affaiblissement progressif de Serbie a permis à la population albanaise, à la fois par réaction interne et grâce au flux migratoire pacifique des Albanais chrétiens du Nord, de peser d'un poids de plus en plus grand au Kosovo. Beaucoup d'études sont encore nécessaires pour pouvoir l'affirmer, mais il est probable que, avant même les migrations slaves de 1690 et 1738 [pure invention de l'historiographie pseudo-nationaliste serbe, comme Malcolm l'a montré], les Albanais constituaient, au Kosovo, une importante minorité, sinon la majorité de la population. Il serait d'ailleurs injuste d'oublier que les Serbes ne furent pas les seuls à fuir les zones dès lors islamisées au moment même de la grande émigration serbe de 1737-38 : plusieurs milliers d'Albanais chrétiens quittent les zones montagneuses de la région de Shkodra
et vont s'établir dans les environs de Karlovac, en Croatie où le gouvernement autrichien les utilise dans le cadre de sa politique de colonisation militaire; or, ces "Klementiner" [Këlmendi], comme les nomment les textes autrichiens, s'y trouvent intimement mêlés à des éléments serbes, émigrés au même moment et installés de la même manière, ils y maintiendront leurs traditions et leur langue jusque vers 1910, date de leur slavisation définitive [34].
La "déslavisation" du Kosovo est donc un faux problème : elle est seulement le résultat de ces vastes mouvements de convexion qui ont toujours caractérisé l'histoire des peuples balkaniques; appuyé sur un vieux substrat resté albanais, ce mouvement s'est fait sans violence tout au long du Moyen Age et des premiers Temps Modernes en sorte que les épisodes de 1690 et de 1738 doivent seulement être considérés comme son point d'aboutissement. Ce mouvement séculaire n'a évidemment rien à voir avec les vastes projets du gouvernement yougoslave qui, entre les deux guerres, cherchait à combiner le partage de l'Albanie avec l'Italie fasciste et l'expulsion massive des Albanais vers la Turquie [35].


Notes :

[1] Michel Aubin, "Du mythe serbe au nationalisme albanais", Le Monde, 5-6 avril 198 1, p. 2.

[2] Georges Ostrogorskij, Serska Oblast posle Dušanove smrti ("Le district de Seres après la mort du roi Dušan"),
Belgrade, 1965.

[3] Sur les Serbes, en particulier, cf. H. Grégoire, "The Origin and the Name of the Croats and the Serbs", Bizantin,
17, 1945 et S. Novaković, "Srpske Oblasti X.-XI. veka" ("Les territoires serbes aux X-XIèmes siècles), Glasnik
Srpskog društva, 1880, p. 48.

[4] La bibliographie sur les Illyriens est considérable. Il suffit de mentionner la collection archéologique "Illyria"
(6 tomes publiés, Tirana 1971-1976) ; The Illyrians and the Genesis of the Albanians, Tirana 1971 et The Acts of
the Conference of Illyrian Studies, en deux tomes, Tirana 1974.

[5] S.Anamali et M.Korkuti, The lllyrians and the Genesis of the Albanians in the Light of Albanian Archaeological
Studies, dans la collection portant le même titre, pp. 1 1-39 ; sur les données linguistiques, cf. Eqrem Çabej,
The Illyrians and the Albanians, dans le même tome, pp.41-52.

[6] B. Ćović, "Osnovne materialne karakteristike Ilira na njihovom centralnom području", Sarajevo Symposium, 1964,
p. 101. cf. S.Anamaii et M. Korkuti, The lllyrians and the Genesis of the Albanians, p. 35.

[7] S. Anamaii, "From the Albanian Civilization of the Early Middle Ages", The Illyrians… pp. 184-187.

[8] lbidem, p. 185, 192.

[9] A. M. Selichev, Slaviansko naselenie v Albanii, Sofia 1931, à étudier avec précautions, vu l'ardeur de ses
préjugés bulgarophiles.

[10] S. Novaković, Zakonski spomenici srpskih država srednjega veka ("Recueils juridiques des États serbes au
Moyen-Âge"), Belgrade 1912, pp. 628-701.

[11] Cf. en particulier les ch. 77 et 82 du Code de Dušan (N. Radojčić, Zakonik Cara Stefana Dušana, Belgrade
1960, pp. 57-58).

[12] J. Kantakuzen, Histoire, Ed. de Bonn, 1, p. 55, t. 1, p. 279.

[13] Cf. Bokardus, Directorium ad passagium faciendum, "Historians of the Crusades", Armenian Historians, 11, pp.
484-485.

[14] Laonikos Chalkokondylis, Histoire, Ed. E. Darko, Budapest 1922-1926, 1, pp. 277-278.

[15] Ibidem, 11, pp. 277-278.

[16] Hierax, Chronique sur l'empire des Turcs, Sathas ; Biblioteca graeca, 1, p. 247.

[17] ldrisi Bitlisi, "Chronique sur l'empire des Turcs, fols. 188-190 (a)" ; in Selami Pulaha, The Albanian-Turkish
War of the 15th Century (Ottoman sources), Tirana 1968, pp. 134-138, 142.

[18] S. Pulaha, op. cit., pp. 251-252, 297.

[19] Publié par Radonic, Gjuragj Kastriot Skanderbeg i Arbanija u XV. veku, Belgrade 1942, p. 2.

[20] Archives d'État de Dubrovnik, "Litterae et Commissiones Levantis", X, p. 84 v. (17 mars 1428).

[21] lbidem, XIV, f. 248 (5 janvier 1448).

[22] Dukas, lstoria Turko-Byzantina, XXIII, 8. Ed. Grecu, Bucarest, 1959, p. 179.

[23] Kemalpasazade, Chronique, f. 254 in Pulaha, op. cit., p. 191.

[24] Selami Pulaha, The Cadastral Register of the Shkodra Sandjak of 1458, vol. 2, Tirana, 1974.

[25] S. Pulaha, op. cit., pp. 31-32.

[26] lbidem, pp. 33-34.

[27] lbid., p. 34, compte 15 villages dans ce cas.

[28] S.Pulaha, op. cit., pp. 34-35. On doit noter que c'est aussi la conclusion du grand historien yougoslave [mais
non, il était croate — F. G.], Milan Šufflay, tué en 1925 par les Oustachis [les Oustachis n'avaient aucune
raison de lui en vouloir ; c'étaient évidemment des pseudo-nationalistes Grand-serbes] (M. Šufflay, Povijest sjevernih
arbanaša, réimprimé à Prishtina 1968, pp. 61-62).

[29] A. Hanžić, Nekoliko vijesti o arbanašima na Kosovu i Metohiji sredinom XV. vijeka ("Quelques informations
sur les Albanais de la Kosova et du Plateau de Dukagjin au milieu du XVème siècle), "Symposium on Skanderbeg", Prishtina
1969, pp. 201-209. S. Pulaha, "Albanian Element according to the Onomastics of the Regions of the Shkodra Sandjak
in the Years 1485-1582", Studime historike, 1972, 1, pp. 63 et suiv.

[30] Consulter notamment les documents extraits des archives d'État de Dubrovnik et particulièrement le Livre de
Comptes de Mihal Lukarević (M.Dinić, Iz Dubrovačkog arhiva 1 ; Belgrade 1957. Exemples p. 65 ("Dom Marin de Antivaro",
"Andria Nicholich Arbanexo de Matia").

[31] M. Dinić, op. cit., p. 68.

[32] lbidem, v. aussi les Archives d'État de Dubrovnik, Pacta Matrimonalia II, f. 103 v. (11 décembre 1459).

[33] Cf. I. Zamputi, Report on the Situation of Northern and Central Albania in the 17th Century, volume 1 (1610-1634),
Tirana 1968, et le rapport du visiteur apostolique Pjetër Mazreku en 1623-1624.

[34] L. von Thalloczy, "Die albanische Diaspora", Illyrisch-Albanische Forschungen (Vienna 1916), vol. 1, p. 314,
ss. Cet article, outre les archives de la place forte de Karlovac, sur l'Archiv des Gemeinsamen Finanzministeriums,
Vienne, notamment VI, p. 25, 1739.

[35] C'est ce que nous pouvons conclure du mémorandum of Vaso Ćubrilović, "L'Expulsion des Albanais" Iseljavanje
Arnauta, écrit en 1937, qui envisageait un transfert massif vers la Turquie de la population du Kosovo. Ces problèmes
(et notamment le rapport écrit sur la question en 1939 par Ivo Andrić, et l'ampleur de l'émigration albanaise
vers la Turquie entre les deux guerres) sont traitées par M. Roux, "Language and the State Power in Yugoslavia. The
Case of the Albanians", Pluriel 22, Paris, 1980.


PROPOSITINS D'UN HOMME BIEN INTENTIONNÉ par Louis Gabryele Garray


par Louis Gabryele Garray

PROPOSITINS D'UN HOMME BIEN INTENTIONNÉ


Avant de clore qu'on me permette dans mon optimisme d'honnête homme de fermer l'oreille aux mauvaise augures sur la régénération possible de la Turquie et d'esquisser un plan administratif, qui ramènerait probablement cet empire à l'état de la civilisation exigé par l'Europe.

Grâce à une sage politique des gouvernans, la tranquillité a régné jusqu'ici en Servie et en Bosnie, malgré la guerre dans la Turquie orientale, cela prouve la facilité qu'aurait eu depuis longtemps la Porte ottomanne d'attacher définitivement à son char les autres provinces de l'empire. Il ne s'agissait que de suivre une partie de nos conseils donnés en 1840 et de remplacer un bon nombre des Paschaliks presqu'entièrement chrétiens par des gou- vernemens provinciaux, à la tête desquels on aurait placé pour un temps fixe ou viager des Chrétiens dévoués avec des privilèges plus ou moins étendus, comme en Servie ou en Valachie, mais avec des garnisons turques dans les forteresses. En particulier chaque province n'aurait eu que son clergé national et l'impôt n'aurait été reparti et perçu que par le Gospodar ou Prink, pour être remis en bloc au Sultan. Les gouverneurs auraient eu plusieurs droits d'un souverain, sans avoir celui de la paix et de la guerre. Le trésor ottoman s'en serait mieux trouvé, le pays serait couvert de bonnes voies de communication, ses richesses territoriales seraient mieux utilisées, la population serait plus considérable, les causes des plaintes des sujets chrétiens de la Porte auraient cessé et ces peuples seraient déjà si heureux qu'ils formeraient même la plus grande sauvegarde contre l'ambition des ennemis des Turcs. Pour celui, qui connaît ce pays, il n'est pas douteux que même le Monténégro ne se fût alors subordonné de lui-même à un monarque si puissant et si bienveillant. La maladie politique de ce pays ne serait alors qu'un mal imaginaire.

Si pareil changement d'administration devait être encore possible à présent ou plutôt si l'amitié témoignée à la porte était sans hypocrisie et arrières-pensées, on pourrait proposer de laisser la Thrace telle qu'elle, parce qu'elle contient le plus de Musulmans et que son voisinage du gouvernement central suffit, pour lui assurer plus qu'à toute autre partie de la Turquie un régime équitable. Un Pascha éclairé à la tête et l'exemple de l'état prospère des gouvernemens chrétiens voisins suffiraient, pour y établir un état administratif convenable.

La Bulgarie pourrait être divisée en deux, savoir en une partie orientale éminemment musulmane et en une occidentale chrétienne grecque, ayant pour chef-lieux l'une Schoumla et l'autre Trnava ou Lovtscha. Les forteresses danubiennes resteraient turques et seraient sous des Paschas du Nizam.

La Moesie Kosovo supérieure aurait aussi un gouvernement chrétien grec avec siège à Leskovatz ou Pirot et il y aurait un plus petit Paschalik musulman entre ce dernier et la Servie. Novobrdo, Vranja, Nisch, Moustapha Pascha Palanka et Sophie y seraient les principales places fortes occupées par les troupes ottomanes.

La Macédoine se diviserait en deux ou cinq gonvernemens chrétiens grecs avec les capitales de Kostendil, Séres, Salonique, Ouskoub et Monastir. Il faudrait y distribuer des troupes ottomanes dans certains points stratégiques importans, tels que Séres, Salonique, Kastoria, Monastir etc.

La Thessalie ne formerait qu'un gouvernement chrétien grec avec le chef-lieu de Larisse. L'armée turque aurait des garnisons à Larisse, Trikala, Pharsale et sur la frontière grecque. Dans cette province, comme dans le S. O. de la Macédoine, il serait peut-être possible de concentrer la presque totalité des Musulmans dans certains cantonn, en Macédoine par exemple dan» le Tscharschambé et en Thessalie à l'E. et au S. E. de Larisse. Cee districts auraient leurs petits Paschas turcs.

L'Albanie pourrait donner lieu au moins à trois gouvernemens, savoir deux chrétiens et un musulman. Ce dernier aurait son chef-lieu à Elbassan dans la moyenne Albanie et comprendrait la partie méridionale de l'Albanie septentrionale et certaines parties de l'Epire. Ce dernier pays serait une province chrétienne grecque avec Janina pour capitale, mais il y aurait aussi garnison turque dans cette dernière ville, ainsi que dans différentes autres cités. Ces dernières, comme les ports de mer fréquentés, seraient sous les ordres de Paschas du Nizam, comme les forteresses danubiennes. Le Nord de l'Albanie serait une province chrétienne catholique avec Scoutari pour capitale et den garnisons turques dans les points importans ou les forteresses actuelles. Pour subordonner le Monténégro à la Porte, on l'aggrandirait, en y joignant des portions des montagnes à l'E. et au N. Les accidens orographiques et ethnographiques rendraient peut-être désirable que la Métochie et la plaine de Kosovo formassent ensemble un petit gouvernement chrétien à part avec des garnisons turques à Prizren, Ipek et Prischtina. Le chef-lieu serait dans la première ville.

L'Herzégovine et la Croatie turque seraient deux autres provinces chrétiennes mixtes, ayant pour capitale la première Mo- star et la seconde Banja-Louka, tandis que les Musulmans seraient groupés surtout dans les places fortes de l'intérieur et en particulier sur la frontière. Dans ces forteresses gouverneraient des Paschas du Nizam soutenus d'une force armée suffisante.

Enfin la Bosnie pourrait se diviser en deux ou trois gouvernemens; celui du N. et du N.O. serait chrétien grec et aurait son chef-lieu à Maglaj. Le centre du pays resterait sous un Pascha du Nizam, comme composé de Chrétiens de deux confessions et de Musulmans. Il résiderait à Sérajevo ou Travnik. D'une autre part la partie méridionale serait un petit gouvernement chrétien grec avec une garnison turque à Novipazar. Les forteresses, surtout celles sur la frontière, seraient sous des Paschas particuliers du Nizam.

Un des points capitaux pour la réussite de ce plan serait d'effectuer par tous les moyens possibles la concentration des Musulmans dans les Paschaliks maliométans ou au moins dans des cantons particuliers des gouvernemens chrétiens. Cette nécessité est facilitée en Turquie par le droit que ses habitans ont déjà de transporter à leur gré leur domicile d'un Paschalik à l'autre et ces déplacemens n'y sont pas soumis aux dépenses de ceux en Europe. La difficulté de trouver la place pour s'y nourrir, n'existe pas en Turquie, une si grande partie du sol n'étant pas encore défrichée ou n'appartenant même à personne, si ce n'est au Sultan ou au gouvernement. De plus le» habitations sont la plupart presque sans valeur. Vu le mélange géographique des province» cliretiennes et mahométanes, on pourrait même comprendre que dans les premières leurs Spahis actuels aillent demeurer préférablement dans les dernières, sans perdre pour cela leurs revenus. D'ailleurs ces redevances seigneuriales pourraient être déclarées rachétablea pour une somme fixée équitablement comme en Europe. Il s'en suivrait bientôt que les Ottomans ou Mahométans seraient groupés ensemble dans des provinces ou dans les villes des Pasehas du Nizam, tandis que les Chrétiens éviteraient ces deux lieux d'habitation et préféreraient les gouvernemens des leurs. Quant aux provinces à confessions chrétiennes mixtes, on pourrait choisir alternativement leurs chefs dans l'une ou l'autre religion ou si l'on adoptait leur nomination par le Divan du pays, comme en Vala- chie, le Hattischérif pourrait spécifier que ce choix aurait lieu de cette manière.

D'après ce plan le Sultan aurait outre des Pashas un certain nombre de grands vassaux chrétiens, auxquels il aurait cédé une partie de son pouvoir avec ou sans appel à son trône. Néan moins il resterait maître du pays par ses troupes, par l'absence de maisons princières héréditaires, par le nombre des gouverneurs, par le désarmement de ses sujets et surtout par l'affection de ses peuples. Un clergé grec et catholique romain national, choyé et bien d'accord avec le gouvernement central achèverait de rendre fort durable un tel ordre de choses. L'uniformité et la centralisation nécessaire dans un empire seraient entretenues par des lois organiques et des codes s'appliquant autant que possible à tous les gouverneurs. Le décret sur l'égalité des diverses races devant la loi devrait être strictement exécuté, tout en ayant égard aux coutumes des peuples. Le rouage communal excellent en Turquie serait conservé et sa sphère serait étendue aux districts, en même temps qu'une certaine hiérarchie pourrait exister entre les différens gouvernemens provinciaux. Veut-on réellement le bien de la Turquie, aucun sacrifice d'argent ne doit guère effrayer, parce que les ressources naturelles de cet empire sont immenses, elles ont été mal employées ou sont même restées inconnues aux Ottomans. Comparés avec nos pays européens, la Turquie devrait donc jouir d'un très grand crédit, parce que chez nous où on est obéré, on a déjà essayé presque tous les moyens de grossir le budget de l'état et de faire des emprunts, tandis qu'en Turquie, où ce n'est pas le cas, le prêteur à long terme y trouve des gages de grande valeur et est sûr d'être remboursé, si ce pays se réforme et se civilise véritablement. Maie diverses lois doivent être exigées, en particulier celles pour lever tous les obstacles à l'emploi lucratif du sol, comme à sa vente pour les étrangers.

Quoiqu'il en soit, ceux qui seront chargés de réorganiser la Turquie, devront se tenir en outre en garde contre les trois idées suivantes, qui germent dans beaucoup de têtes non au fait du monde oriental. 

La première est celle d'espérer que l'église grecque se rattachera une fois à l'église romaine ou qu'au moins, grâce à quelques concessions, elle deviendra une église de Grecs-unis, comme celle d'une partie des Valaques et des Slaves de l'Autriche. Nous n'osons pas admettre cette possibilité pour plusieurs raisons trop longues à développer. Il faut prendre une fois pour tout son parti qu'il y a à Constantinople un pape tout aussi entier qu'à Rome. On ne produirait que du désordre avec les arrières-pensées et on pourrait s'en repentir amèrement un jour.

La seconde erreur en Occident, c'est de croire à la conversion prochaine des Mahométans, tandis que leur horreur des images dans nos églises leur permettrait tout au plus de devenir protestants. Or ce genre de conversion ne serait même pas agréable à tout le monde. Il n'y a que les Albanais épirotes, chez qui les Grecs ou les Catholiques peuvent compter avec raison de faire de nombreux prosélytes. Il est aussi possible qu'au moins une partie des Guégues mahométans, ayant été catholiques il n'y a pas encore longtemps, le redeviennent aisément.

Enfin on a parlé souvent en occident de transporter tous les Turcs, c'est-à-dire les Mahométans, en Asie, pour constituer la Turquie d'Europe en empire uniquement chrétien. Ce serait un décret aussi inhumain que l'expulsion des Juifs de l'Espagne ou des Protestans de la France, mais de plus il ne serait guère exécutable, parce que les Européens oublient toujours qu'en Turquie d'Europe les Musulmans ne sont presque que des Slaves ou des Albanais, qui appartiennent de toute ancienneté à ce sol tout aussi bien que leurs compatriotes, les Chrétiens.

Les Turcs asiatiques ne forment qu'une petite fraction de ces trois et demi à quatre millions de Mahométans. Il en est de cela en grand comme sont repartîte pins convenable des Albanais en petit; en effet i ya cherchait fois à établir des gouvernemens plus, on pourrait désirer de grouper mieux ensemsemble les Albanais et d'y ramener les tribus éparpiée en haute Moècie(serbie) méridionale. Mais quand on recherche les causes de cette dissémination, on trouve que les Serbes n'ont qu'en pare la raison de regarder les Albanais comme des intrus, allors que les Albanais ne sont que les restes des anciens Illyriens, donc Autochtone (104 tribus, depuis Autriche a la Gréce), les Serbes (Slaves)leurs ont pris tant de pays et qu'ils ont fuis dans les montagnes les plus élevées.

La meilleure de ce fait est fournie par les Albanais distribués à l'en du Lira, de l'Ibar, Kosovo du Vappa et du Raschchka Rascie. S'il sont en partie du Paschalik de Scoutari, en partie de Novipazar, malgré les chaînes, qui les en separent les Ottomans n'ont fait que suivre en ceci l'affiliation des serbes parce que ces Albanais ne sont presqu' uniquement que en "guéguenie" de l'Albanie septentrionale, tandis que le petit antres dans la partie méridionale du Paechalik de Scutari des portions des tribus arnaoutes de la Haute Albanie
De ce dernier pays et dans la Métochie, Kosovo, les Albanais dans certains districts délaissés par les Serbes (que apres 150 ans de colonisations 1217 à 1389) se sont retournée dans le pays qui l'ont invahis au tout debut de leurs Invasion depuis lointaine Russie vers l'Est en conquettes des nouvelles térres, en Illyrie principalement sur les terres des autochtones Albanais.

La véritée sur la bataille du Kosovo

"Aussitôt, les Turcs engagèrent la bataille en fureur pour venger l'assassinat de leur souverain. Lazare ordonna au chef des Bosniens, Wladko Bukovich, de tenir tête aux Turcs avec vingt mille hommes. La première charge fut repoussée avec succès; mais, au moment où Wladko allait attaquer à son tour, le bruit se répandit dans l'armée que Tragos Prowisch, général du despote, avait tourné ses armes contre les  chrétiens; ce bruit, qui était faux, fut-il un effet du hasard ou bien un artifice des Turcs

On ne sut mais, quoi qu'il en soit, Wladko, effrayé, s'enfuit avec les Bosniens, et Lazare, abandonné des siens, tomba, sans résistance, avec ses nobles entre les mains de l'ennemi. 

Conduit dans la tente du sultan mourant, il apprit alors seulement comment Milosch Kobilovitsch, au moment décisif, avait prouvé la foi par lui jurée. «Grand Dieu, s'écria Lazare, en levant les mains vers le ciel, appelle maintenant mon âme à toi, puisque tu m'as accordé la grâce de contempler, avant ma mort, mon ennemi expirant, frappé de la main d'un guerrier fidèle. » 

A l'instant le souverain de Servie et ses nobles furent exécutés devant le sultan agonisant, qui put encore entrevoir leurs cadavres. Au reste, d'après l'une ou l'autre version, quelle que soit la véritable, Murad ne fut point frappé dans une attaque à découvert, dans un combat d'homme à homme ; le meurtre sur le champ de bataille a quelque chose de moins odieux que le coup porté dans la tente."

Donc, comme vous pouvez le remarquer; seulement un serbe a été tué dans cette bataille, le déspote Lazar ? (Blogspoter)
Dans cette bataille seulement un serbe a été tué, le tsar Lazare les 20 000 serbes se sont rangé du coté turc et les 20 000 alliés bosniaques ont pris la fuite cela fait déjà 40 000 soldats neutralisés, reste les polonais, les albanais, les hongrois, les valaques qui ont été massacré sur le champs de bataille à cause de la trahison serbe !

Allorsque les descendont des illyriens, les Albanais remercions les alliées Polonais, Vallaques et Hongrois qui se sont battue avec  Hônneur sur le champs de Bataille au Kosovo avec les albanais et honte aux serbes qui, non seulement qui l'ont trahis la cause des chrétiens, mais encore 600 ans plus tard  ne se souviennent même pas de leurs alliée en les ignorant, même pas un mot sur ces pauvres gens qui avec leurs courage se sont battue contre les ottomans mais aujourd'hui les serbes ne se souviennent plus d'eux?

Les serbes utilis une propagande mensongère en disant que seulement les serbes se sont battu dans cette bataille, allors que c'est le contraire; tous se sont battu sauf les serbes se sont mis du coté des turcs ! Voila la vérité sur la bataille  du Kosovo !

Il faut maintenant que la vérité sorte en surface, tous les livres d'histoire ont été enfermé jusqu'à aujourd'hui, mais grâce à google books/livre.com le lecteur cultivé peu en fin connaitre  la vérité.

Réf: Histoire de l'Empire ottoman
Par Joseph von Hammer-Purgstall et  Louis Gabryele Garray

Blogspotet e mia

Binvenue a tout les visiteurs

Je ponce que chaque étér humain a besoin de savoir d'oû on vienne, de quelle origine et quelle pays.
Par fois l'Encyclopédie ne sufit pas, ex. sur les origines du peuple serbe il manque la question clef; d'ou viens t-il les serbes d'Europe ?
Cet page vous fournie des doc. des pages des livres comme témoingage sur leurs origine et leurs véritable parcoure jus' que acctuélel Kosovo qui l'ont ocuper en 1217 aprés notre ére.


Vous conaissée l'histoire du peuple serbe ?